RSD 1 / Feu du Ciel


D. F. Von THORFELD

 

REDSTONE DUKE

 

Feu du ciel

 

 

 

Prologue

 

Pourquoi suis-je ainsi ? Fragile d’apparence et forte de mes choix…

À quoi me sert-il de vivre, si tous les êtres chers à mon cœur disparaissent.

Les taoïstes disent, que l’être libéré du fardeau de la vie est celui qui chevauche son dragon.

Il fallait que je devienne maitresse de mon destin.

À ce moment de ma jeune vie, après la disparition de ma mère, je pleurais celle de mon père tout en me préparant à accueillir ma fin.

 

Fin d’un espoir

 

L’ombre se déplaçait silencieusement. Elle s’approcha du meuble en verre, seule source de lumière du laboratoire.

Elle fit attention en ouvrant la porte. Le froid qui en sortait était intense. Elle échangea un petit flacon de liquide vert étiqueté « Espoir », par un autre en tout point similaire.

Quelques instants plus tard, sans que rien ne témoigne de son passage, elle s’évanouit dans le noir.

Ce matin-là, j’arrivai tôt. J’avais en main un injecteur, un garrot et un antiseptique local.

J’étais déterminée en m’approchant de l’armoire réfrigérée. À travers la vitre j’observai « Espoir ». Après un instant d’hésitation, je me décidai à le prendre.

Je déposai tout sur une des paillasses du laboratoire. J’insérai le flacon dans l’injecteur puis remontai ma manche. Je disposai un lacet élastique au-dessus de mon coude, tapotai ma fosse cubitale et désinfectai ma peau. Je propulsai d’un trait le liquide vert dans la veine saillante de mon bras.

 

Le Feu

Arrivée à Redstone Duke

 

Il était vingt et une heures trente. Une heure auparavant je quittai le tarmac de l’aéroport Suisse de la ville de Sion. Quelques minutes plus tôt, sur le quai de départ, je prenais congé de Vince, mon garde du corps.

Le train magnétique de l’école sustentait sans bruit sur son rail. Comme un météore, au cœur des Alpes Suisses, il filait sous la roche en direction des Diablerets. J’en étais la seule passagère.

Je regardais mon reflet dans une vitre. Je constatais une fois de plus, que je n’arrivais pas à m’identifier à la toute jeune femme que j’étais devenue.

Il n’était que quatorze heures trente à Chicago. Je ne me souciais pas du décalage horaire, malgré cela, j’aurai sans doute du mal à m’endormir cette nuit.

Les cours de Redstone Duke avaient débutés sans moi en octobre. Il ne restait plus qu’une dizaine de jours avant la fin de cette année 2033. Particulièrement froide et neigeuse, elle soulignait la petite aire glacière, qui sévissait sur les pays de l’hémisphère nord depuis quelques années.

Je consultai ma température. Le terminal entourant mon poignet indiquait trente-neuf degrés huit.

Je n’en avais plus pour très longtemps. Une année tout au plus, avec en bonus, de la souffrance dans les derniers moments de ma vie.

Je ne regrettais rien. J’avais fini par accepter les conséquences qu’entraînait mon échec. J’assumais pleinement ce qui allait être le point final de ma vie. Je le voyais comme le legs de mes erreurs, à celles et ceux qui voudraient poursuivre mes recherches.

Mourir dans l’année de mes dix-huit ans… De mon point de vue, ce n’était pas si mal. Je n’aimais pas ce monde et n’avais aucun ami. Personne ne me regretterait.

Je ne croyais pas en l’amour. À bien y réfléchir, je ne me souvenais pas y avoir cru un jour. Du haut de mes dix-sept ans je ne l’avais jamais rencontré. Pas de déchirement, pas de pleurs, pas de peine pour celui qui aurait pu m’aimer. Mon raisonnement d’adolescente atypique, m’avait amené à conclure que c’était une fin idéale.

Le tunnel semblait interminable. Au travers de la vitre j’en fixais la noirceur.

Je ressentais méthodiquement toutes les secondes qui s’écoulaient. Ma respiration ponctuait mes pensées, ni tristes, ni heureuses. J’éprouvais une familière sensation de solitude. Elle me tenait de nouveau compagnie dans l’espace sans vie de ce voyage sous terre.

Redstone Duke à moins d’une minute, notai-je.

Un éclat blanc de lumière me fit cligner des yeux. Sans que rien ne l’annonce, mon train s’engouffra dans une immense grotte. Je découvris enfin le grand pan de roches alpines tapissé de cristaux rougeoyants.

Quelques secondes plus tard je ressentis la décélération. Elle marquait mon arrivée dans cette nouvelle école pour surdoués.

« Aria Spacel, votre train sera bientôt à quai, » annonça une voix féminine.

La rame s’immobilisa sans bruit. Une douce lumière éclairait l’immense hall taillé dans la pierre.

« Je suis à votre service si vous désirez être guidée. Bienvenue au sein de l’école internationale Redstone Duke. »

Je saisis mon volumineux bagage, en toile de marine épaisse couleur bleu océane, et me dirigeais vers la porte du compartiment qui terminait de s’ouvrir. Finalement, je foulais les dalles en marbre multicolore de ce vaste terminal souterrain.

Il faisait froid. Le faible écho de mes pas révélait ma complète solitude.

« Nous vous prions de suivre l’holo-trace verte qui se dessine au sol. Elle va vous conduire aux ascenseurs de surface. »

Encore cette voix féminine qui résonnait sous l’immense voute minérale.

Je portai mon regard alentour. Rien ne fut en mesure de retenir mon attention.

Je me mis en route, suivant l’holo-marque. Dérisoire ligne de vie, pensai-je.

J’entrai dans le plus proche des cinq grands ascenseurs. L’école se trouvait un kilomètre au dessus de moi.

Je m’adossai à la paroi de métal, laissant doucement glisser de mon épaule la courroie de mon bagage.

Une double porte en verre arrondie se referma, suivie d’un chuintement de pressurisation. La cabine commença son ascension rapide. Cinquante secondes plus tard j’arrivai dans une grande salle de routage.

À cet instant, je savais que j’allais rencontrer pour ma première fois un bio-artificiel humanoïde.

Au travers de la porte de verre qui s’ouvrait doucement, je vis six larges couloirs obscurs irradier en étoile. Je chargeai mon sac et traçai ma route, espérant ne pas le croiser.

Puéril de ma part ! Pensai-je. Ils étaient tous connectés au réseau global de l’école. La machine avait certainement été activée à l’instant de mon arrivée.

Ici il faisait chaud, les couleurs étaient agréables. Le sol ne produisait plus d’écho sous mes pas. L’endroit sentait le neuf.

Je m’attardai sur la signalétique. Tour D.W.Duke… Grand lac… Bois vert… Pôle scientifique… Complexe sportif… Locaux techniques.

« Bonsoir Aria Spacel, puis-je vous aider ? »

La… Chose, venait d’apparaitre du couloir menant à la Tour Duke. Elle avait une voix douce à l’accent indéfinissable. Un mètre soixante-quinze, ma taille, gracieuse dans sa démarche. Un visage absolument parfait encadré par de courts cheveux argentés, de grands yeux mauves. Elle portait une combinaison diaphane qui révélait en murmure des proportions menues mais très féminines.

« Je suppose que vous désirez au plus vite rejoindre votre logement ? Avez-vous fait bon voyage ? »

Elle affichait un sourire impeccable. Ses yeux francs me regardaient.

L’espace d’une seconde, j’évaluai l’intérêt de répondre à cette machine. Après tout pourquoi le ferais-je ? Juste une perte de temps, conclus-je. Je lui tournai le dos.

Je choisis d’emprunter le couloir menant au Bois vert. Autant commencer par ce que j’aimais le plus.

J’entendis ses pas me suivre quelques instants, puis, de nouveau le silence.

Des lumières cristallines s’allumaient devant moi pour s’éteindre après mon passage. J’ajustai mes écouteurs et lançai ma playlist. « Mad World » envahit ma tête.

La musique me permettait de me raccrocher à la vie. Grâce à elle, je parvenais à ressentir des émotions. Elles me différenciaient des artificiels, pensai-je. Pour combien de temps encore ?

Quelques minutes s’étaient écoulées quand j’atteins le fond du corridor.

Un nouvel ascenseur. Ses larges portes de verre, s’ouvrirent en silence dès que j’en fus à quelques mètres. Je m’y engouffrai, déposant une nouvelle fois mon sac de marine au sol.

Je fis face au long couloir redevenu sombre. Vers le fond, je crus apercevoir ses yeux mauves qui me fixaient.

La porte transparente se referma lentement. Sans que je ne sus pourquoi, mon cœur se mit à cogner contre ma poitrine.

De nouveau, un bruit de pressurisation, puis l’ascension rapide des derniers cent cinquante mètres.

Il faisait nuit, quand ma cabine de lumière jailli au milieu d’une clairière ceinturée d’arbres majestueux.

J’avais lu que ces arbres, plantés cinq ans auparavant, avaient bénéficié d’une endo-ectomycorhize expérimentale pour accélérer leur croissance.

La température affichée par mon terminal était celle d’un début de printemps.

Les vingt degrés et une hygrométrie à cinquante-sept pourcents, contrastaient avec l’humidité et le froid extrême qui régnait en dehors du dôme de l’école. Chutes de neige, vents glaçants et solitude de givre dans les vallées.

Le lieu était faiblement éclairé par des luminaires bordant un sentier de terre brune. Une odeur d’humus agréable m’emplissait les sens, j’en goûtais la saveur jusque dans ma bouche.

Je m’engageai lentement dans cet inconnu. Les premières notes de « Working Hour » résonnèrent dans mes oreilles.

Je me retournai brièvement. J’étais proche de la paroi du dôme. Il effectuait depuis sa base une vertigineuse ascension à plus de deux cent mètres de hauteur.

En avançant, je discernai dans la pénombre un bosquet d’arbres nommés Jacaranda, aussi appelés flamboyant bleu. Un peu plus loin, je reconnus à son odeur citronnée et à ses fruits, un grand Orangers des Osages.

Un instant plus tard, je pénétrai sous une épaisse futaie de saules argentés, qui par la suite, laissa place à une haute barrière de peupliers noirs d’Italie.

Je marchais d’un pas léger. Je me sentais régénérée et détendue comme je ne l’avais plus été depuis longtemps.

Au détour du sentier, au travers de la végétation, je perçus un halo brillant.

À présent, je contemplais la grande tour blanche qui se dressait au centre du dôme. Elle le traversait en son centre pour se perdre haute dans les nuages qui l’entouraient.

Elle éclairait alentours comme un phare dans un océan de neige immaculé.

 

——

 

Loin, au dessus de la jeune fille, une holocam nichée dans le dôme s’alluma. Une rapide mise au point et l’œil se mit à la suivre. Il détailla en premier ses vêtements.

Jeans, tennis rouges, blouson marron aviateur à col de fourrure. Un puissant zoom cadra son visage d’ange à la peau blanche satinée. La lentille s’arrêta un instant sur le contour de ses lèvres pleines et bien dessinées. Elle remonta le long de son nez fin, puis élargie le champ pour scruter ses yeux gris-bleu clairs et sa chevelure blonde à peine ordonnée.

Un plan plus large la cadra de nouveau. Malgré un air décidé, ses yeux portaient une triste résignation.

Son allure féminine et son apparente fragilité, contrastaient avec une puissance contenue qui émanait de ses mouvements.

L’holocam bascula sur son mode thermique. La jeune fille apparue en rouge sombre. Une analyse rapide de ses échanges hydrique montra une absence anormale de sudation.

L’holocam s’éteignit.

 

Les Australiens

 

Deux jeunes garçons, silencieux, étaient assis autour d’une table au 145ème étage de la Duke Tower. Le garçon brun pris soudain la parole.

  • Elle devrait déjà être ici. Le train est arrivé au terminal principal depuis longtemps. En admettant qu’elle soit un peu fatiguée, il ne lui faudra pas plus de dix minutes pour atteindre la tour et cinq minutes de plus pour trouver la chambre.
  • Et donc… ? Impatient de la voir se pointer avec un bagage de sous-vêts, son gel douche madeleine caramel et un coup de foudre pour toi en bandoulière ? répondit flegmatiquement le garçon blond.
  • Hum… Rien de tout ça ta majesté, je m’inquiète simplement pour elle.
  • Que penses-tu qu’il puisse lui arriver…
  • J’oublie encore que nous sommes dans l’environnement le plus sécurisé au monde… Trioxyde de souffre !
  • Ma préférence va à l’ancienne désignation. Anhydride sulfurique, SO3, masse molaire, quatre-vingt virgule zéro soixante-trois plus ou moins zéro virgule zéro, zéro six grammes par mol. Température de fusion seize virgule quatre-vingt-neuf degrés Celsius. Température d’ébullition quarante-cinq degrés Celsius. Masse volumique, un virgule neuf gramme·cm-3… C’est l’édition junior, celle que t’a offerte O’Chan pour tes douze ans…
  • C’est carrément de ton niveau… De plus, tu adores ces vieilles fiches de questions !

Ils restèrent silencieux un long moment.

  • Et si elle avait un vrai profil atypique ?
  • Tu veux parier ?

Ils semblaient tous les deux réfléchir. Le brun se décida à parler.

  • Elle est riche, ses parents sont décédés. Elle n’a peut-être qu’une seule idée en tête : « Comment vais-je dépenser mon argent… »

Encore un silence

  • Possible…
  • Je n’ai pas d’info sur elle. À peine son âge et son patronyme. Quelques articles de presse sur ses parents disparus. Pas de photo… Elle n’a aucun réseau social !
  • Tout comme nous, je te signale…

Silence

  • Toc Toc. Qui est-ce ? lança tranquillement le brun.
  • Hum… Je crains que tu ne t’essayes encore à l’humour.
  • Un gars qui souffre d’un TOC et qui bégaie… Je viens de l’inventer !

Un grand silence s’établit de nouveau.

  • Juste effrayant pour ton âge… Souligna le blond d’une voix trainante.
  • Il y a beaucoup de rumeurs à son sujet. Son père était l’un des plus gros contributeurs de Redstone Duke. Il a donné une somme colossale pour sa construction. Ça fera d’elle, un membre du conseil d’administration de l’école à sa majorité.
  • Ce détail de l’histoire ne m‘intéresse pas ! Ce qui me préoccupe, c’est savoir si elle va être la voisine envahissante que nous allons devoir supporter pendant quatre ans…
  • L’intégrale de Shakespeare !
  • Tu te paies ma tête ? Cette fiche n’existe pas…

Le blond regardait le brun en attendant sa réponse.

  • Au moins six titres. Un petit effort, ta majesté !
  • C’est bien pour te faire plaisir Roméo… et Juliette, Macbeth, Hamlet, Le Roi Lear, Le songe d’une nuit d’été. Hum…
  • Ça ne fait que cinq, tout ça !

Il secoua la tête de gauche à droite en regardant le blond.

  • Laisse-moi une seconde ! j’ai vu une vieille série de films la semaine passée. Un vampire beau gosse avec plein de gel dans ses cheveux. Il aime une humaine et ils font un gosse vers la fin ! hum… Le Marchand de Venise, ça fait six…
  • Ta majesté est passée à deux doigts de son crépuscule !

Long silence

  • Pas mal ton clin d’œil. Tu t’améliores…

« Salut les garçons, » intervint une voix féminine. « La personne qui va compléter votre triade d’étude vient de se présenter à l’accueil. Elle devrait arriver dans moins de cinq minutes. Je vous souhaite une bonne soirée ainsi qu’une agréable collaboration avec elle. »

  • J’ai du mal à me faire à tes interventions Charlotte. Même si ta voix caresse toujours agréablement mes oreilles.

« Mon nom n’est pas Charlotte ! Je tiens à souligner, Allen, que tu as paramétré cette fonction toi-même. Si tu ne désires plus m’entendre, tu sais comment procéder. »

  • Je ne te croyais pas si susceptible, Charlotte ! Qu’en penses-tu Ethan ?
  • Charlotte, tu sais bien que ta douce voix est comme du miel à nos oreilles.

« Merci Ethan ! Je suis sensible à tes marques de sympathie, mais je veux être claire… Tu n’es pas mon type d’homme. »

  • Sympa ton râteau, Ethan… Du jardinage en vue ? Tu préfères les bruns, Charlotte. C’est le signe d’une connaissance éclairée en matière de garçons. Comme tu t’en doutes, je suis disposé à te faire une cour assidue, ma toute belle.

« Très délicat de ta part Allen ! Mais je ne supporterai pas d’être la cause d’une rivalité entre deux jeunes étudiants de Redstone Duke. »

  • Ça mon grand, ça s’appelle une veste… Je t’envierais presque, l’hiver est rude cette année.

Tous les trois se mirent à rire.

 

—–

 

Je venais d’arriver au pied de la D.W.Duke Tower. Je pénétrai dans l’immense hall de ce qui allait être ma demeure pour les quatre prochains mois.

Quelques étudiants de passage me saluèrent de la main. Je remarquai un personnage tapi dans la pénombre. Il me regardait, à moitié caché par un grand pilier. Il s’éclipsa, sans que je n’eus pu voir clairement son visage.

Une fille blonde habillée d’un juste au corps noir s’approchait de moi. Plutôt grande et mignonne, un tantinet filiforme, elle me dévisagea un instant et fini par s’arrêter.

  • Bonsoir ! Tu es nouvelle ? Je ne me souviens pas de t’avoir croisée auparavant. Ton sac… Il est immense ! s’exclama-t-elle. Mon prénom c’est Abi, Abi Cleyton. Je suis de Vancouver.
  • Aria Spacel. Je viens d’arriver de Chicago, répondis-je, intérieurement déprimée par cette rencontre.
  • Ah oui ! j’ai entendu parler de toi. Surtout de ton père, en fait ! Enchantée… As-tu besoin d’aide ?
  • J’aimerai savoir où se trouve ma chambre, et accessoirement… J’ai faim.
  • Facile… Demande à l’artificielle qui est à l’accueil. Là, tu vois ? dit-elle en désignant du doigt un grand bureau ovale au centre du hall. Les restos sont ouverts toute la nuit, il y a aussi des distributeurs automatiques. Si tu n’as pas une grande faim c’est là que je te conseille d’aller.
  • Merci Abi. Je pense que je vais opter pour un distributeur.

Elle m’observait en souriant, attendant que je relance la conversation. N’y tenant plus, elle reprit.

  • Tous les soirs je m’entraine. Le complexe sportif est à dix minutes d’ici. Il y a moins de monde à partir de vingt-deux heures, et surtout un garçon que j’aime bien, soupira-t-elle, rêveuse. Je te conseille d’adopter cet horaire si tu veux faire de l’exercice. Ça nous donnera l’occasion de nous revoir. Mais pas touche à Max ! m’intima-t-elle en riant.
  • Bien… Merci du conseil ! Et pas touche à Max, promis… Souris-je sans conviction.
  • Bienvenue à Redstone Duke ! tu vas adorer. L’ambiance est géniale ! s’exclama-t-elle. Les garçons vont beaucoup t’apprécier, tu es très jolie !
  • Merci pour le compliment mais je ne suis pas intéressée. Je ne suis pas très à l’aise avec ces choses-là.

J’aurais aimé l’être au moins une fois, pensai-je. Mais je n’avais plus de temps pour ça…

  • Tu changeras d’avis, j’en suis sûre ! Bonne soirée, Aria !

Je hochai la tête en la regardant s’éloigner et fini par marmonner.

  • Bonne soirée, Abi.

Je me dirigeai sans enthousiasme vers le bureau où était assise l’artificielle. Elle ressemblait trait pour trait à celle que j’avais croisée dans les sous-sols.

Cette fois, j’allais être obligée de lui parler… Cette idée ne me plaisait toujours pas.

À mon approche, elle afficha un sourire remplis de charme. Elle sembla me reconnaitre.

  • Aria, je suis heureuse de constater que vous avez trouvé votre chemin jusqu’à moi. Puis-je vous aider ?

Je pris une grande respiration et lâchait d’un seul trait ma demande.

  • Je souhaiterai savoir où se trouve ma chambre mais aussi comment me rendre aux distributeurs alimentaires.
  • Votre logement se situe au 145ème étage, porte numéro neuf. Une holo-trace verte vous accompagnera à destination. De la même façon, j’ai programmé votre passage aux distributeurs. Les étudiants avec lesquels vous partagez le salon de votre habitation sont actuellement présents. »

Je la regardai sans vouloir comprendre. Soudain, je fus percutée par ce qu’elle venait de m’annoncer.

  • Je désire être seule ! je n’ai pas l’habitude de… Je préfère être seule. J’aimerai avoir une autre chambre, demandai-je, angoissée.
  • La politique de l’école en matière de relations sociales, promeut une cohabitation harmonieuse entre tous. Ces deux étudiants ont été choisis en fonction de vos affinités culturelles, et parce qu’ils emploient votre langue vernaculaire. Les chambres non occupées, sont déjà attribuées aux étudiants qui vont arriver prochainement. Il m’est impossible de satisfaire à votre demande. Elle me sourit. Souhaitez-vous autre chose, Aria ?

Je dois trimbaler une de ces poisses pour en arriver là, pensai-je, dépitée. J’allais devoir partager mon logement… Mais surtout interagir avec eux !

  • Non, ça ira… Je suppose que je n’ai pas à vous remercier ?
  • Cela n’est pas utile. Les protocoles de politesse ne s’appliquent pas aux artificiels. Mais si vous y tenez, si cela vous fait plaisir ou si votre conditionnement social vous y pousse, je ne vois pas d’objection à ce que vous employiez une de vos formules de bienséance.
  • Dans ce cas… Je, je vous remercie… Hésitai-je tout en m’éloignant.

Pour la première fois de ma vie, je venais de remercier une machine.

À suivre… ( 7 mars 2020 )

Les robots avaient fait une timide apparition depuis quelques années dans les grandes villes, ils ne ressemblaient pas parfaitement aux humains. La bio-artificielle que je venais de quitter n’était pas encore commercialisée. Ces machines étaient les copies parfaites d’êtres humains. Elles maîtrisaient toutes ces expressions complexes que j’avais pu lire sur son visage. Seule la couleur de leurs cheveux et de leurs yeux permettait de les différencier des humains.

Cette rencontre m’avait procuré une sensation désagréable.

Les holo-marques vertes allaient vers le centre évidé du bâtiment. Là, un grand anneau de tubes transparents abritait des ascenseurs en verre. Ils desservaient les étages du gigantesque édifice en ceinturant un grand pilier central, dont les arborescences semblaient donner une cohésion à l’ensemble de la structure.

Premier arrêt au troisième niveau. Quelques pas en suivant la trace au sol m’amenèrent à une suite de distributeurs. Je portai mon choix sur une barre protéinée en la désignant du doigt. Elle me fut automatiquement présentée, sans qu’il n’y eu aucune demande de paiement.

J’engloutis mon repas en reprenant l’ascenseur.

À présent, Il fonçait en direction du sommet. Le plancher de verre donnait la mesure de la hauteur que j’étais en train de prendre. En levant la tête, je remarquai l’absence de câble.

Quelques étages plus hauts, dans le même tube, une autre cabine me précédait. Cette technologie équipait les grands édifices depuis ces cinq dernières années. Une intelligence artificielle gérait le dispositif, fournissant à la demande de nouvelles cabines, tout en optimisant les déplacements.

À mi-parcours, mon auto-cabine effectua une translation à quatre-vingt-dix degrés en direction du nord-est pour rejoindre un autre tube, puis reprit son ascension.

Cinq cent cinquante-cinq mètres plus haut, la porte s’ouvrit. À quelques mètres, en face de moi, je vis l’entrée de mon logement. Le chiffre neuf était gravé dans le bois couleur prune de la porte.

Je traversai le large couloir circulaire et passai ma main devant le pod d’ouverture. Le panneau coulissa sans bruit.

Le seuil me sembla un instant infranchissable. Après de longues secondes d’indécision, je fis une discrète entrée dans l’inconnu.

Derrière moi, la porte se referma doucement.

Quand nous nous découvrîmes, je lus de l’étonnement sur leurs visages. Les garçons restèrent un instant muets.

  • Salut Aria, je suis Ethan Conley, m’annonça-t-il en se levant de son siège. Sois la bienvenue.
  • Bonsoir Aria, Allen Wade, content de te rencontrer.
  • Bonsoir… Je tentai de sourire tout en essayant de masquer mon trouble. Aria Spacel. Mais… Je constate que vous êtes déjà au courant !

Je détaillai la grande pièce dans laquelle nous étions. Des spots lumière du jour, quelques cadres holo-numériques, une table en verre, trois sièges et deux sofas définissaient le coin salon. Une large bibliothèque occupait une partie du mur gauche. Un holoprojecteur diffusait des vidéos de paysages de plages de sable, des dizaines de surfeurs filles et garçons glissaient sur des vagues impressionnantes. Mon regard s’attarda sur deux didgeridoo callés dans un coin.  Dans le fond, trois portes fermées. Sans doute les chambres, présumai-je.

Mes yeux finirent par se poser de nouveau sur les garçons. Debout, ils me dévisageaient sans rien dire.

L’un était brun, très viril. Ses yeux noirs brillaient sur un visage d’une harmonieuse beauté. Je m’attardai sur sa bouche sensuelle qui aurait donné envie à beaucoup de femmes d’être embrassées. L’autre était châtain clair. Des yeux d’un incroyable bleu azur, un visage symétrique et bien dessiné. De hautes pommettes magnifiaient son regard en lui donnant une intensité troublante. Tous deux grands, ils paraissaient très sportifs.

Je les trouvais incroyablement séduisants.

J’étais bouleversée par la relation que je percevais intuitivement, et qui semblait fortement les lier l’un à l’autre.

  • Puis-je t’aider en te débarrassant de ton sac, Aria ?
  • Non, merci Allen !
  • Permets-moi d’insister…

J’attrapai d’une main la courroie accrochée à mon épaule. Je la lui présentai. Il s’approcha, la saisit, et fut surpris par le poids au point d’avoir du mal à le soutenir.

À contrecœur Il déposa mon bagage à terre.

  • Que transportes-tu, demanda-t-il, un brin vexé, en soulevant un sourcil coquin.
  • Essentiellement des livres… J’en suis amoureuse.
  • Amoureuse ?
  • Oui… J’éprouve un grand plaisir à toucher une belle couverture, j’affectionne le travail soigné d’une jolie reliure… Je les aime parce qu’ils m’offrent la possibilité d’une note crayonnée dans la marge. Ce sont des symboles de vie, des témoins sans voix qui attestent l’existence de ceux qui les ont écrits. Ils font vivre un lieu juste par leur présence.

J’ai parfois l’impression que nous dématérialisons notre monde au point qu’un jour nous en disparaitrons nous-mêmes.

Les deux garçons restèrent silencieux quelques secondes.

  • Je n’avais jamais entendu quelqu’un parler de livres avec autant de cœur, me sourit-il sans détourner ses yeux des miens. Mais… Comment fais-tu pour te balader avec un tel poids sur toi ?
  • Sans doute l’habitude de voyager avec toute ma vie sur l’épaule.

Ethan me regardait. Je crus surprendre une pointe de jalousie dans son attitude.

  • Je suppose que tu dois être fatiguée par ton voyage ? Nous nous sommes installés ici il y a quelque temps déjà. Je suis au regret de te dire que tu n’auras pas le choix de ta chambre. Nous occupons celle de droite et celle de gauche. En conséquence, il reste celle du milieu. Les robots de service ont déjà installé tes affaires. Toutes les pièces sont parfaitement insonorisées. Les portes des chambres ne s’ouvrent que pour leurs occupants, mais tu es en mesure d’autoriser ceux que tu auras choisi à y accéder. Ici, le vol n’existe pas comme tu dois le savoir. L’intelligence artificielle en charge de l’école veille à ce que tout se passe bien.
  • Merci… Ethan. Je pense qu’il va me falloir apprendre pas mal de choses !
  • Tu peux compter sur nous pour t’aider, Aria. Ethan et moi sommes à ta disposition.
  • Merci… Allen.

À mon grand étonnement, j’étais déstabilisée par leur simple présence.

  • Je vous souhaite… Une… Bonne nuit… bredouillai-je.

Le rouge aux joues, je saisis d’une main la courroie de mon grand sac, qui s’envola pour rejoindre mon épaule. Je disparus dans ma chambre.

Sans aucun bruit, ma porte se referma.

« Je compte sur vous, pour manifester à cette jeune personne toute votre prévenance, votre attention et surtout… Votre délicatesse ! »

  • Cela va sans dire Charlotte. répondit Allen, un tantinet rêveur. Une vraie beauté ! Qu’en penses-tu, Ethan ?
  • La même chose que toi… Exceptionnellement attirante.

 

—–

 

Je peinais encore à admettre que ces deux garçons venaient de me toucher au-delà de tout ce que j’aurais pu imaginer.

Je retrouvais dans cette chambre spacieuse, toutes mes affaires expédiées depuis les Etats-Unis. Mon grand lit en bois, ma table et ma chaise de travail. Une commode Combret surmontée d’un plateau en marbre rouge et blanc, chinée dans une boutique de Roscoe Village à Chicago. Un fauteuil de lecture en tissu gris et la petite table où je posais mon livre du moment, côtoyaient la grande baie vitrée. Mes trois malles de vêtements reposaient sur le sol dans un coin de la pièce.

Je m’approchai de la grande façade en verre donnant sur l’extérieur. Il n’y avait pratiquement rien à voir tant l’obscurité qui régnait au dehors était grande. Loin en contrebas, je devinai le dôme faiblement éclairé par la luminescence du gratte-ciel.

Je fus prise d’un vertige tellement cette situation m’était inhabituelle. Je ne trouvais aucun repère sur lequel mon regard puisse se poser. J’avais déjà vécu dans de hauts édifices, bien plus hauts que celui-ci. En cette heure de la nuit ils baignaient dans une débauche de lumières, au sein de villes dont ils occupaient souvent la position centrale. Ici, tout me semblait froid, tout était noir. J’étais si loin de chez moi. Pourquoi étais-je venue là, alors que j’aurais pu passer les derniers moments de ma vie, à visiter des lieux bien plus accueillants… Sans doute une façon d’honorer la mémoire de mon père. Il avait été un fervent promoteur de cette aventure humaine sans précédent. Il souhaitait par-dessus tout que j’étudie à Redstone Duke.

  • Voilà Papa, j’y suis et tu n’es plus là. J’espère que tu me vois de là où tu es. Je n’ai plus très longtemps à attendre pour te rejoindre.

L’holocam de la chambre s’attarda sur les larmes de la jeune fille.

« Tout va bien, Aria ? » s’inquiéta une voix féminine.

  • Qui est-ce ? demandai-je, en regardant autour de moi.

« Je suis, comment dire… Charlotte si cela te convient, c’est ainsi qu’Allen et Ethan m’ont baptisé à leur arrivée »

  • Tu es l’IA de l’école ?

« Tu as deviné. Je suis chargée de la gestion de ce site, sous la supervision de l’équipe professorale actuellement très réduite et du conseil d’administration. Si tu me permets cette image, j’ai la main sur l’ensemble des fonctions automatiques ainsi que sur les systèmes électromécaniques et biomécaniques de l’école.»

  • Pourquoi ce prénom, Charlotte ?

« Ils ont dit que ma voix sonnait comme celle d’une de leurs connaissances qui le portait. Je suppose qu’il est plus pratique pour vous, de pouvoir identifier un facteur inconnu à un engramme cognitif familier. »

  • Je vais bien, merci de te soucier de moi… Charlotte. Je suis encore un peu secouée par la disparition de mon père.

Je séchai mes larmes d’un revers de main.

« Je m’inquiète pour toi, Aria. Ta température corporelle est de trois degrés supérieure à celle d’une jeune femme en bonne santé. Je détecte une activité hormonale très inhabituelle chez une personne de ton âge et de ton sexe. De plus, un scan par résonance, m’indique que ton facteur de charge myotatique est très au-dessus des maximums rencontrés chez les sportifs de haut niveau. Je ne puis quantifier exactement le potentiel de ton palier haut, mais les données que j’ai acquises m’indiquent qu’il n’aurait virtuellement aucune limite. Comment l’expliques-tu ? »

  • Je suppose que tes protocoles d’astreintes suivent les lois de la robotique, Charlotte ?

« C’est exact, Aria. »

  • Dans ce cas, je te demande de ne communiquer ces informations à personne.

« Ta demande est illogique. Quoi qu’il en soit, je satisferais à ta requête aussi longtemps que ta survie ne sera pas compromise. Au-delà de cette limite, je serai obligée d’en informer l’unité médicale et le doyen de l’école. J’espère que tu comprends ? »

  • J’ai bien compris, Charlotte. Tout va bien. Je suis juste comme ça. C’est sans doute un de mes caractères génétiques acquis, je m’en accommode parfaitement… S’il-te-plaît Charlotte, parle-moi des garçons.

« Je ne suis pas en mesure de révéler quoi que ce soit sur leur vie privée, Aria. Ces données sont strictement confidentielles. Si tu obtiens leur accord, à ce moment je pourrai te répondre. D’un point de vue tout à fait public, ils jouissent d’une bonne réputation. Ils sont appréciés par les autres étudiants pour leurs qualités de cœur mais se tiennent toujours un peu à l’écart des mondanités. »

Je ressentais une forte envie de tout connaitre d’eux. J’étais dépitée par cette réponse et regrettais que l’IA ne soit pas en mesure de m’en dire plus. D’un autre coté, j’étais rassurée de savoir qu’elle ne parlerait pas de ce qu’elle venait de découvrir à mon sujet.

  • Merci pour cette conversation, Charlotte. Je vais essayer de dormir, malgré qu’il ne soit que dix-sept heures temps de Chicago. Mes rythmes ne sont pas encore réglés sur le fuseau horaire de la Suisse. Dans quelques jours ça devrait aller !

« Bonne nuit, Aria. »

  • Merci, Charlotte !

J’utilisais la petite salle de bains de ma chambre, puis me couchais dans des draps frais.

Je peinais à m’endormir, revoyant l’ensemble de mon voyage depuis les Etats-Unis, jusqu’à mon arrivée sur le campus. Je fini par évoquer la rencontre de mes compagnons d’habitation, dont les visages marquaient mes pensées plus que je ne l’aurais voulu.

Un peu plus tard, je sombrai dans un sommeil profond où je retrouvai mes rêves de solitude.

 

Premier jour sous le dôme

 

J’ouvris un œil. La clarté s’insinuait lentement dans la chambre, mettant progressivement en relief les objets. J’observai un moment ce changement dans la perception de mon environnement.

Un rapide passage par la salle de bains, puis je me mis à fouiller vivement dans mon grand sac. J’en sortis des vêtements propres. J’enfilai en toute hâte un jeans, un tee-shirt pêche et un sweatshirt blanc à capuche.

Je viderai mes malles ce soir, décidai-je. Pour l’instant, ce qui m’importait, c’était de faire plus ample connaissance avec les deux garçons. Je fus surprise par cette envie d’adolescente, qui me poussait irrésistiblement vers quelque chose que je n’avais jamais connu.

Un pâle soleil perça difficilement au travers des nuages. Il éclaira un instant ma chambre, pour disparaitre aussi vite qu’il était venu.

Après un dernier examen rapide dans la glace, je déboulai dans le salon un sourire aux lèvres. Personne. J’écoutai. Je dus me rendre à l’évidence, l’insonorisation des chambres ne me permettrait pas de savoir si les garçons étaient encore là.

  • Charlotte ?

« Bonjour Aria.

  • Peux-tu me dire où sont Allen et Ethan ?

« Ils ont quitté les lieux il y a exactement neuf minutes et trente-deux secondes. Ils se trouvent actuellement au troisième étage en train de prendre leur petit déjeuner. Ils auront fini dans moins de six minutes. Comme à leur habitude, ils ne traineront pas et se rendront en salle d’enseignement. »

  • Combien de temps pour les rejoindre ?

« Quatre minutes dix-huit secondes, à partir du moment où tu franchiras le seuil de la porte. Je viens de programmer une auto-cabine qui arrivera à ton étage dans sept secondes. J’ai initié une  holo-trace violette au sol. Elle te conduira directement à leur table. »

  • Merci Charlotte, tu es formidable ! dis-je en fonçant vers la porte.

« Dois-je en déduire que tu es… » Entendis-je en sortant de l’appartement.

Au même instant, je vis l’auto-cabine arriver à toute vitesse. Elle s’ouvrit pendant que je m’y engouffrai.

« Aria, je disais que… »

  • Pas la peine Charlotte, l’interrompis-je, j’avais compris… Je ne sais pas, on verra bien. J’ai juste envie de les voir. Pas un mot sur tout ça, je compte sur toi !

« Si tu veux dire par là, pas un mot sur ton comportement immature… Je comprends. Si j’étais à ta place, je pense que je serais morte de honte ! »

  • Merci, répondis-je, sans avoir vraiment compris ce qu’elle venait de me dire et sans non plus avoir réfléchi à ma réponse.

Je pris soudainement conscience de mon attitude. Je tentai de me calmer. Impossible… Je regardais les étages qui défilaient rapidement. Pas assez vite, remarquai-je. Ils allaient finir de petit-déjeuner. J’allais me retrouver encore solitaire devant un thé et des tartines.

Arrivée au troisième, je n’étais plus toute seule. Des centaines de jeunes gens se pressaient devant les ascenseurs. Le grand couloir menant à la cafétéria de l’école était bondé.

Poussez-vous de ma trace mauve, hurlai-je dans ma tête. J’avais du mal à la voir à plus d’un mètre.

Usant généreusement de mes coudes et de pas de côté rapides, j’arrivai dans une cafétéria noire de monde. La trace allait sur la droite. Je les vis à une quinzaine de mètres, encore assis. Allen avalait la dernière bouchée de son croissant, Ethan semblait terminer sa boisson vu l’angle d’inclinaison de sa tasse.

Je glissai vers eux de la façon la plus naturelle que je puisse imiter, dans cette course totalement insensée. À quelques mètres, l’air de rien, je repris une progression plus mesurée.

  • Bonjour ! lançai-je avec mon plus beau sourire.
  • Bonjour Aria, répondit un Ethan flegmatique.
  • Bonjour, sourit Allen.
  • Il est temps d’y aller, déclara Ethan, Salut Aria.
  • Ok c’est parti, bonne journée Aria !

Déçue, je les regardais s’éloigner de la table avec leurs plateaux vides. Ils disparurent dans la foule compacte qui se pressait vers les sorties.

Vexée, je les traitais de tous les noms en me dirigeant vers les distributeurs. Je commandai un thé allongé ainsi que deux tranches de pain baguette avec du beurre et de la confiture.

Un plateau m’arriva directement dans les mains, sans que je n’aie eu encore une fois de contact avec qui que ce soit. Il fallait que ça change, me promis-je en rejoignant une table.

Bonne journée Aria… Salut Aria… Je ne cessais d’entendre cette conclusion désinvolte à nos retrouvailles matinales. D’une banalité à faire douter n’importe quelle fille de son pouvoir de séduction. Une triade d’études… C’est ce que m’avait dit l’artificielle de l’accueil ! Je terminai mon petit déjeuner en ressassant cette « Bonne journée » et ce « Salut Aria ».

  • Puis-je m’asseoir ?

Je levai les yeux pour découvrir un grand type brun aux cheveux longs. Il tenait dans une main un gobelet de café. Il me tendit l’autre accompagnée d’un sourire.

  • Byron Alastor. Aria, je présume ?

Je commençais à croire que tous ceux qui s’adressaient à moi savaient qui j’étais. Ses grands yeux sombres me scrutaient, cherchant à lire mes réactions. J’ignorai cette main tendue vers moi. Je lui donnai une réponse froide et sibylline pour qu’il comprenne que je n’étais pas d’humeur.

  • Non, oui…
  • Un mauvais début de journée ?
  • Ça changerait quoi à la tienne si c’était le cas ?
  • Eh bien… j’espérais te rencontrer dans de meilleures conditions. Je vais te laisser tranquille… Bonne journée Aria.
  • Non ne pars pas ! excuse-moi. Tu peux t’asseoir si tu veux, me ravisai-je un peu confuse.

Je pris soudain conscience qu’enfin quelqu’un s’intéressait à moi.

Je ne sais plus trop qui m’a dit un jour « jamais deux sans trois, » je détestais cette adage… Autant discuter avec quelqu’un, même si ce n’était pas lui que j’aurais aimé avoir à ma table.

Il était bien fait de sa personne, sans être aussi beau qu’Ethan ou Allen. Ses habits sombres et bien coupés accentuaient la noirceur de ses cheveux et de ses yeux. Un « je ne sais quoi » chez lui me mis fortement mal à l’aise.

  • Depuis quelques jours, je pensais que tu ne viendrais plus. Nous sommes déjà en décembre, je désespérais de te voir.
  • C’est très gentil de ta part, Byron, mais je ne comprends pas ! En quoi est-il important pour toi de me rencontrer ?
  • Ton père, était un ami très proche de feu David William Duke, le créateur de l’IA de cette école. La rumeur dit qu’il a participé à sa conception, en mettant à contribution ses compétences en matière d’ingénierie de stockage de données. Il semble qu’il ait utilisé l’eau comme support universel.
  • Mon père ne m’a jamais fait de confidences. Tout ce que je sais, c’est que cette école comptait beaucoup pour lui. Ce que tu viens de me dire n’est donc pas impossible. Désolée de ne pas pouvoir te renseigner.
  • Ça ne fait rien, l’essentiel c’est que l’école soit ouverte…

Je notai que malgré son détachement, il était en quête de bien plus que ce qu’il ne laissait paraitre. Encore une fois, ce sentiment de malaise apparut.

Il sourit et passa très naturellement à un autre sujet.

  • Tu te plais à Redstone Duke ?
  • Je ne suis ici que depuis hier soir, encore trop tôt pour répondre à ta question. Pour l’instant c’est plutôt cool !

Si je passe sur le « Salut Aria » et la « Bonne journée Aria » de tout à l’heure, pensai-je.

  • Bien, je te prie de m’excuser, je dois prendre congé. Dans pas très longtemps le doyen prononcera son discours de milieu de semestre. Tu as échappé à son réquisitoire de bienvenue. Barbant au possible…
  • Ah ! je n’étais pas au courant. Comment faire pour me tenir informée des évènements de l’école ?
  • C’est très simple, il suffit de synchroniser ton terminal avec l’agenda de l’administration. Tu seras informée en temps réel de tout ce qu’il s’y passe. Il y a aussi plusieurs bulletins journaliers, mis en ligne par des étudiants. Le meilleur, c’est bien sur le mien !
  • Il a un nom ?
  • Ombres sous le dôme.
  • Quel drôle de nom ! tu écris quoi dans ce bulletin ?
  • La vie dans l’école, ses petits secrets, ses amours brisés, les ambitions de tout un chacun. Je traite aussi de sujets particuliers plus ou moins underground.
  • Comment ça, underground ?
  • Redstone Duke est peuplée de cerveaux aussi tordus que brillants. Tu apprendras vite qu’ici la vie n’est pas si « sous contrôle », fit-il en mimant des guillemets avec ses doigts.
  • Merci pour l’info.
  • Merci pour cette conversation.

Il quitta ma table, en laissant son gobelet de café encore plein sans en avoir bu la moindre goutte. Un café prétexte, notai-je, pas rassurée sur ses véritables intentions.

Je grimaçai. Un étrange garçon, deux autres qui me traitent en copine à qui on n’a pas grand-chose à raconter ! Bon début Aria…

Il avait dit terminal, synchroniser, agenda… Voyons voir ce que ça donne !

  • Recherche agenda administration, dis-je en direction de mon bracelet.

« Agenda administration disponible, » m’informa mon terminal.

  • Synchronisation avec mon agenda.

« Synchronisation en cours. »

  • Recherche des bulletins et blogs disponibles.

« Mille sept cent soixante-dix blogs locaux, quinze bulletins journaliers, quatre-vingt-sept bulletins mensuels. »

Ça faisait beaucoup trop d’informations pour que je puisse toutes les parcourir.

  • Sélection selon critères ! Blogs et bulletins les plus suivis.

« Onze blogs recueillent soixante-dix-neuf pourcents des consultations, quatre-vingt-seize pourcents des étudiants sont abonnés aux deux mêmes bulletins. »

  • Abonne-moi à ces deux bulletins. Tri thématique des onze blogs.

« Abonnement réalisé aux bulletins « Ombres sous le dôme » et « RSD News ». Neuf blogs de sciences appliquées, un traitant d’arts et de technologies, un blog politique, un blog amours et relations. »

  • Blog amours et relations dans mes favoris.

Pour l’instant au diable les dix autres, pensai-je.

« Confirmation de l’exécution des requêtes. Lecture des deux bulletins et du blog à disposition. »

  • Affichage du blog.

« RSD. La sentinelle du cœur ». Le titre racoleur du site clignotait en caractères manuscrits dorés. Je détaillai les différentes rubriques. Qui avec qui ; Séparations ; Billets des cœurs ; Popularité amoureuse. Cette dernière rubrique attira mon attention. Je décidai de la sélectionner manuellement, soucieuse que quelqu’un put m’entendre le formuler à haute voix.

La rubrique affichait un choix, filles ou garçons. Je sélectionnai garçons. Deux photos arrivèrent en tête, c’était Allen et Ethan. Plus de quatre-vingt dix pourcents des filles de l’école avaient cliqué sur le cœur de leur fiche. Je fulminais. Pathétique, conclus-je dans un haut le cœur. Je renonçai vite à mon intention de lire les commentaires qui collaient à leur profil. Il y en avait plus de dix mille… Écœurant !

Je passai à la rubrique filles. Des noms et des visages inconnus s’affichèrent. Aucun intérêt… Je lançai une recherche.

  • Aria Spacel, dis-je à voix haute.

Mon nom et prénom apparurent. Pas de photo, pas de cœur, pas de commentaire, le vide absolu collait à ma fiche.

  • Fermeture blog, ordonnai-je.

Alors comme ça, messieurs « Salut et Bonne journée » étaient les deux bourreaux des cœurs de l’école ! Décidément ma journée ne pouvait pas plus mal commencer.

À suivre… ( 14 mars 2020 )

J’allais me rendre à l’extérieur, quand l’agenda de mon terminal annonça le discours du doyen de l’école. Il serait bientôt retransmis dans les salles de conférences.

  • Temps restant avant début du discours ? Durée du discours ?

« Début à moins trois minutes. Estimation durée moins de cinq minutes. »

Je ne connaissais pas le doyen, ces cinq minutes me parurent très raisonnables.

  • Affichage de la salle de conférence la plus proche.

« Un étage au-dessus. »

Je m’y rendis rapidement. J’entrai dans une grande pièce archibondée. Je repérai un siège encore vacant très loin devant moi.

Je me décidai à rester debout. L’instant d’après, l’holoprojection d’une personne en costume clair apparut sur scène.

  • Bonjour, chers étudiants de Redstone Duke. Pour ceux qui ne me connaissent pas encore, je suis Richard Steinart, et j’assume la fonction de doyen. Il fit une pause en souriant. Rassurez-vous, je serai bref, et je l’espère pour vous, intéressant, sourit-il de nouveau.

Il semblait avoir la soixantaine. Coupe de cheveux courte sur un visage osseux, surmontant un corps dépourvu de toute graisse.

  • Depuis presque trois mois, vous avez intégré le cursus de l’école Redstone Duke. À ce jour, quatre-vingt-dix-huit pourcents d’entre vous ont parfaitement maitrisé la technologie de syntonisation synaptique, qui supporte l’ensemble de l’enseignement théorique que nous proposons. En ce qui concerne les deux pourcents restants, des mises à jour ont été réalisées. Leurs particularités neurales sont désormais prises en compte. Comme vous le savez, Redstone Duke bénéficie dans tous les domaines des dernières technologies disponibles. Pour exemple, je vous rappellerai que nous employons l’une des premières vraies intelligences artificielles, capable de toutes les habiletés humaines en matière de cognition. Son système de stockage de données révolutionnaire, nous a permis de conserver l’ensemble des connaissances passées de la civilisation humaine, ainsi que les mises à jour quotidiennes en provenance du monde entier.

 « Elle s’appelle Charlotte ! » pensai-je, amusée.

Je reportais mon attention sur son discours

  • … Une société ne doit en aucun cas être servit, mais doit avoir pour priorité de servir la vie. Dans vos sessions d’enseignements vous n’êtes pas nourris de connaissances choisies par d’autres, mais uniquement par ce que vous souhaitez apprendre. Vous êtes tous des êtres uniques, vos choix et seulement ceux-ci sont pris en compte. Vous êtes en mesure de réfuter à tout moment ce qui vous est proposé, mais aussi d’enrichir et de faire évoluer cette connaissance. Vous êtes des pionniers. Ce que vous réalisez ici participera à la fondation de l’enseignement du futur. Enfin, je souhaiterai saluer l’arrivée de la trois millième étudiante de notre première promotion. Elle se nomme Aria Spacel. Son père fut un de nos généreux donateurs privés.

Un écran tridimensionnel s’éclaira sur le devant de la salle, je me vis debout dans le fond. J’essayai de reculer pour disparaitre mais l’holovidéo-cam suivit mon déplacement et zooma sur mon visage.

  • Bienvenue à Redstone Duke, Aria ! Je souhaite à chacun de nos étudiants une belle journée.

L’hologramme du doyen disparut. L’écran où j’apparaissais aux yeux de tous était encore en fonction.

« Tu n’as plus qu’à sourire, » me dis-je. Ce que je fis aussitôt, en affichant un magnifique rictus figé par le stress.

Des centaines d’étudiants se levaient de leurs sièges. La plupart avaient les yeux fixés sur moi.

« Vous avez reçu des cœurs sur votre page « RSD La sentinelle du cœur, » section popularité amoureuse, » m’informa mon terminal.

Toujours figée dans un sourire qui commençait malgré tout à couler, je jetai un coup d’œil sur mon profil.

La page affichait une photo de moi où mes dents apparaissaient en première ligne. Le compteur des cœurs enregistrait déjà des admirateurs.

Je mis fin à la connexion, le rouge me montait aux joues.

  • Bonjour Aria, fit une voix enjouée à côté de moi.

C’était Abi Clayton. Elle semblait d’humeur joviale, à la façon de celles qui sont comme ça juste parce qu’elles ne peuvent pas être autrement.

  • Bonjour Abi !
  • Comment se passe cette première journée ?
  • Pas trop mal, si je ne pense pas aux trois mois de retard que je vais devoir rattraper… Mes compagnons d’habitation sont sympas, quoiqu’un peu surprenants de mon point de vue, dis-je en tordant légèrement ma bouche.
  • Deux garçons ?
  • Oui ! pourquoi ?
  • Je suis furieusement jalouse… Je loge avec deux filles. Elles sont sympas, ce n’est pas le problème ! Mais je… Enfin tu comprends quoi… J’aurai apprécié une compagnie un peu plus masculine et…
  • Il faut que je m’inscrive aux cours de l’école, la coupai-je.
  • Bon… Tu vas m’accompagner, je dois y aller aussi. Tu vas voir c’est génial ! as-tu déjà suivi un processus de syntonisation mémorielle ?
  • Non, jamais.

L’idée me rebutait totalement. Je n’avais pas envie que quelqu’un aille fouiller dans mon cerveau.

  • Tu as peur !

Elle semblait avoir deviné mon trouble.

  • Non, pas vraiment peur, juste pas envie de me faire envahir le cerveau.
  • Ce n’est pas comme ça que ça marche, en fait c’est tout le contraire. Ils te l’expliqueront mieux que moi. Viens, tu es toujours à temps de refuser !
  • Ok, Allons voir… Ça me semble différent de ce que j’avais imaginé. Je ne connais pas le principe de cette syntonisation. Depuis le décès de mon père, je ne suis plus intéressée par grand chose.
  • Contente que tu m’accompagnes, Aria, se confia-t-elle en me prenant affectueusement par les épaules. Mes condoléances pour ton père.
  • .. Où faut-il aller ? Je n’ai pas encore eu le temps de faire le tour de l’école et il n’y a aucun plan de Redstone Duke. Sais-tu pourquoi ?
  • Sortons, je t’expliquerai en chemin.

Je notais qu’elle me regardait du coin de l’œil, un peu inquiète.

  • Tu as de la fièvre, Aria ?
  • Oui… Je sais… Mais en fait non, je suis comme ça, c’est tout.

Elle sembla se contenter de mon explication.

Nous prîmes une auto-cabine pour rejoindre le rez-de-chaussée. Une fois dehors, Abi emprunta un large chemin très fréquenté, bordé par une courte végétation.

  • Tu as manqué le discours de bienvenue du doyen, Aria. Il était plutôt long et ennuyeux.
  • A-t-il expliqué pourquoi si peu d’informations étaient disponibles sur l’école ?
  • Oui, les donateurs ont tenu à protéger les étudiants.
  • J’ai lu que notre école avait un statut d’extraterritorialité.
  • C’est exact, notre constitution est celle d’un état. Le doyen en est le représentant. Les soixante hectares de ce tout petit territoire sont mis à disposition par la Suisse, pour une durée de quatre-vingt-dix-neuf ans, si ma mémoire est bonne.
  • Je suppose qu’il y a une juridiction particulière ?
  • Oui, elle se trouve sous la tutelle de l’IA. L’année prochaine, de nouvelles lois seront proposées et votées par l’ensemble des étudiants.
  • Tu entretiens une relation avec Char… L’IA ?
  • Non, elle me fout un peu la trouille. Je préfère consacrer mon temps à parler avec des garçons. Nous sommes arrivées !

Devant nous, je découvris une jolie structure en forme de goutte. L’arrondie du devant était entièrement transparent. Je pouvais voir une vingtaine de fauteuils mauves, d’où partaient une série de câbles souples reliés à des casques luminescents.

Un bio-artificiel d’apparence masculine nous accueilli en souriant.

« Bonjour. Aria, veuillez prendre place sur un des fauteuils, je vous prie. »

  • Avant toute chose, j’aimerai que vous m’expliquiez le fonctionnement de ce système, grognai-je de mauvais poil.

 « Vous n’ayez aucune inquiétude. Comme la plupart des étudiants, vous supposez qu’un flux va être pulsé vers votre cerveau. Il n’en est rien. Ces appareils ne font que recueillir les fréquences sortantes de votre cortex. Ensuite, à l’aide de certains stimuli extérieurs, sonores, visuels et proprioceptifs, nous récoltons les réponses de votre noyau médullaire. Ces informations nous permettront de dresser votre profil synaptique, afin que la syntonisation neurale s’effectue dans les meilleures conditions. »

Je regardai ma nouvelle amie.

  • Pourquoi es-tu là Abi ? Tu dois certainement être déjà venue ici à ton arrivée !
  • Je fais partie des deux pourcents qui sont difficiles à scanner. Ne me demande pas pourquoi, les sciences psycho-physiques ce n’est pas vraiment ce que j’aime !

Je reportai mon attention sur l’artificiel.

  • Bon, ça me semble convenable… Que faut-il faire ?

En guise de réponse il me désigna un siège. Je m’y installai.

  • Ensuite ?
  • Prenez le casque en résille souple qui se trouve à votre gauche. Déposez-le sur votre tête. Je suis à votre service si vous avez besoin d’aide pour l’ajuster.

La résille ne pesait presque rien, elle ne fut pas facile à positionner.

La bio-machine m’informa du début du processus.

J’attendais qu’il se passe quelque chose. Je ressentis un picotement dans mes mains, quelques sons tournèrent autour de ma tête et des manifestations lumineuses jaillirent de nulle part devant mes yeux.

« C’est fini. » déclara l’artificiel avec un franc sourire et un regard bienveillant.

  • Alors ? demanda Abi avec son éternelle bonne humeur.
  • Rien ! Mis à part des fourmillements dans mes mains. J’ai entendu quelques sons, vu des lumières qui ne m’ont pas vraiment semblées réelles.
  • Pareil pour moi.
  • Je suppose que vous avez déjà mes résultats ?
  • Oui, vous faites partie des deux pourcents qui ne répondaient pas à la syntonisation neurale. Cela étant résolu, j’ai le plaisir de vous informer que vous pouvez dés aujourd’hui suivre nos cours. »
  • Maintenant que c’est réglé pour toi, je pense qu’il doit en être de même pour moi ? demanda-t-elle en se retournant vers l’artificiel.
  • Oui, Abi ! »

Nous prîmes congés. Elle était incroyablement pesante de bonne humeur, n’arrêtant pas de souligner qu’elle allait enfin pouvoir bénéficier de l’enseignement de l’école.

Je n’étais pas encore totalement conquise par ce mode d’enseignement. Je décidai de faire face à mes réticences.

  • Je te propose de suivre notre premier cours ensemble, Abi ! partante ?
  • Ouiiiiiii ! cria-t-elle, débordante de joie.

Le centre d’enseignement était tout près. Je découvris une jolie construction en pierre de quatre étages, perdue au milieu d’une végétation luxuriante. À cette occasion, je vis pour la première fois des oiseaux voler sous le grand dôme.

  • Il y a beaucoup d’animaux dans l’école, Abi ?
  • J’ai vu des écureuils, des hérissons, des lièvres et quelques chevreuils. Le grand lac, alimenté en eau par les glaciers, fait le bonheur des loutres, j’y ai aussi vu des poissons… Ils ont créé un écosystème avec des insectes de toutes sortes. Le biotope est parfaitement géré par l’IA, la reproduction sous contrôle… Tu as envie d’avoir des enfants plus tard ?

Cette question m’avait perturbée. J’en avais envie… Je m’imaginais parfois entourée d’enfants. Je savais aussi que ça n’arriverait jamais.

Une fois dans le bâtiment, un synthétique nous attribua un numéro de siège. Il programma des traces lumineuses pour que nous puissions les rejoindre.

  • À tout à l’heure ! lançai-je, quand je m’aperçus que les deux marques prenaient des directions différentes.
  • À plus tard, Aria.

La salle était remplie d’étudiants. Des dizaines de sièges confortables s’alignaient à un mètre cinquante d’intervalle. Je rejoins le mien et me laissais guider par l’interface de l’appareil.

« Choisissez vos domaines d’études. »

Une holo-liste apparue. Je prononçai à haute voix :

  • Chimie organique, biochimie, recherches des six derniers mois. Domaine : Biochimie macromoléculaire, processus de dégradation des bio-macromolécules, défaillance dans les processus de polymérisation.

« Sélectionnez les recherches demandées par sources géographiques ou par noms d’auteurs des publications. »

  • Sélection de tout ce qui est disponible actuellement.

« Ce volume de données représente cent vingt-deux mille cinq cent cinquante-deux pages standards. Temps d’acquisition estimé à soixante-dix-huit heures et quatre minutes. »

  • Possibilité de réduire le temps nécessaire à l’acquisition ?

« Réduction possible jusqu’à un facteur cinq. En raison du très haut débit de transfert, le taux de perte de données est évalué à seize pourcents. »

  • Possibilité d’identification des clusters non assimilés ?

« Processus nécessitant l’emploi d’un protocole de dialogue cerveau-machine invasif, plus complexe que la syntonisation. Vous devez accepter d’abandonner momentanément votre intégrité mémorielle, au profit d’une connexion de phase profonde. »

  • Conséquences sur mon intégrité générale ? m’inquiétai-je.

« Tous vos souvenirs et engrammations les plus récentes seront scannés. Ils transiteront momentanément par une unité logique comparative à très haut débit. »

  • Cette… unité logique, doit-elle être en liaison avec l’IA de l’école ?

« Elle peut ne pas l’être. Dans ce cas, vous renoncez à la supervision du processus par l’IA. De fait, vous engagez votre responsabilité en cas de défaillance durant cette opération. »

  • J’accepte.

« Temps d’acquisition total des données estimé à quinze heures vingt-quatre secondes. Durée de la première session, huit heures. Pose biologique programmée à la moitié de ce temps. Veuillez toucher le contact vert sur le pupitre à votre droite.»

Mes doigts se posèrent sur le contact. Je fermai les yeux. La syntonisation synaptique débuta sans que je ne m’en rende compte.

J’eu une courte période d’inconscience. Je me réveillai, toujours sur le fauteuil.

« Processus d’acquisition terminé. »

  • Combien de temps s’est-il écoulé ?

« Trois heures et dix minutes. Votre température interne élevée et votre milieu hormonal particulier, ont grandement accéléré le transfert de donnés. La phase profonde connexion cerveau-machine a elle aussi été réalisée. Aucune des données transmises n’a été déclarée manquante.  »

  • Puis-je partir ?

« Oui. Je dois vous informer, qu’en raison du très inhabituel volume d’informations que vous avez sélectionné, les données transférées ne vous seront accessibles que progressivement. Merci de votre passage au centre d’enseignement, Aria. »

Je me levai en me demandant où en était Abi.

Je décidai d’aller déjeuner et ensuite de passer le reste de la journée à visiter l’école. Je connectai ma playlist et flânai en me dirigeant vers la Duke Tower.

L’enseignement de ce matin, commençait déjà à parvenir à la surface de ma conscience ordinaire. Des connaissances parcellaires émergeaient de nulle part. Plus j’y portais attention, plus celles-ci s’organisaient de façon rationnelle. C’était une expérience particulièrement troublante.

Une fois à destination, j’entrai dans un ascenseur et prononçai « Restaurant ». Aussitôt la cabine pris de l’altitude.

« Sur votre droite en sortant. », m’indiqua une voix presque revêche, après l’ouverture de la cabine.

  • Charlotte ?

« Non. Vous avez été identifiée comme étant Aria Spacel. Séquence d’assistance automatique préenregistrée auto-attribuée, adaptée à votre faible niveau de connaissance des lieux. Veuillez libérer rapidement la cabine. »

  • Charmant ! grinçai-je à l’adresse de l’ascenseur. Je détestais la robotisation !

Le restaurant était encore fréquenté. Il n’était que treize heures et des poussières. Une file d’étudiants de toutes nationalités, se pressaient pour récupérer leur déjeuner auprès d’androïdes bien moins sophistiqués que les synthétiques.

Je passai ma commande sur un des petits holo-écrans disponibles. Œufs brouillés emmental, légumes du jour sautés au wok, une pomme en dessert et une bouteille d’eau.

Je n’eus pas à attendre longtemps pour récupérer mon plateau. Restait l’endroit où m’installer. Je repérai une table à proximité. Trois filles et un garçon s’y trouvaient déjà. Il y avait largement assez de place pour moi.

  • Aria, me présentai-je. Puis-je m’assoir ?
  • Bien sûr Aria ! bredouilla la fille brune sans me regarder.

Elle était la plus menue des trois. Je la vis rougir jusqu’à la racine de ses cheveux.

Les quatre, visiblement gênés, échangeaient des regards sans rien dire. Je m’installai et commençai à manger sans me soucier plus que ça de leur présence.

  • Tu es nouvelle, me demanda le garçon asiatique aux traits fins.

Il semblait vouloir éviter mon regard à tout prix.

  • Oui ! tu as deviné. Et vous, c’est quoi votre histoire ?

De nouveau le silence s’établit à la table. C’était à qui regarderait le mieux son plateau.

  • Nous sommes tous les quatre un petit peu sensibles, déclara la fille blonde plantureuse.
  • Ne nous en veux pas s’il te plait, Aria San. Il va nous falloir du temps pour faire connaissance, sembla s’excuser la beauté asiatique à la peau couleur ivoire.

Je mâchais consciencieusement mes œufs brouillés et mes petits légumes, buvant de temps en temps. Je les observais sans ostentation. Ils paraissaient se détendre un peu et semblaient chercher à croiser mon regard sans en avoir l’air.

  • Pour commencer vous pourriez me donner vos noms, demandai-je d’une voix douce.
  • Aiko Otsuka, enchaina la jolie asiatique en esquissant un sourire.
  • Kenji Nakamura, annonça le garçon. Enchanté !

Les deux autres filles ne bougeaient pas encore. Je sentis que ce n’était qu’une question de secondes avant qu’elles ne soient en confiance. Je commençais à croquer dans ma pomme rouge.

  • Celia Brook, se décida à dire la fille blonde.
  • Elisée Morvan, me confia d’une voix douce la jeune fille un peu fluette.
  • Les présentations sont faites, déclarai-je avec toute la délicatesse dont j’étais capable. Je suppose que vous venez de quelque part ?
  • Japon, répondit le jeune garçon.
  • Japon moi aussi, souffla la fille à la peau de perle.
  • Angleterre, mais mes parents sont irlandais, m’annonça la blonde.
  • France par ma mère et Québec par mon père, termina la dernière.
  • Je suis de Chicago, repris-je. Ma famille habite cette ville depuis six générations.
  • C’est une belle ville, s’exclama Aiko, il y fait un peu froid. Il y a du vent je crois, Aria San ?
  • C’est le moins que l’on puisse dire, répondis-je tout sourire. Vous êtes ici depuis longtemps ?
  • Depuis l’ouverture de l’école, s’enhardie Célia. En fait, nous avons tous les quatre participés à la mise au point de l’IA, me confia-t-elle.
  • Célia est formidable. Sans elle, l’enseignement spécifique à l’école n’aurait pas été possible, précisa Aiko.

Ce fut au tour de Célia de rougir.

  • Quelles sont vos spécialités, tentai-je de leur demander, craignant qu’ils ne rougissent tous les quatre en même temps.

Ce fut Elisée qui me répondit.

  • Aiko a beaucoup travaillé sur les bases de données en architectures imbriquées. Elles sont actuellement la base de la mémoire de l’IA de l’école. C’est une mémoire liquide, tu sais ?
  • Non, je l’ignorais. Quel liquide ?
  • De l’eau distillée à température ambiante. Célia a mis au point l’interface à intrication quantique. Elle permet la connexion cerveau-machine ultra-rapide. C’est en partie aussi grâce à elle que la syntonisation synaptique fonctionne. Kenji a participé aux travaux sur la connexion-intégration des capteurs proprioceptifs des systèmes robotisés semi-autonomes et autonomes de l’école. Cette technologie permet à l’IA de ressentir les stimuli provenant des bio-artificiels. De même, il a participé à l’installation des systèmes sensoriels du dôme et des bâtiments.
  • Quelle est la finesse du ressenti des bio-artificiel, Kenji ?
  • C’est compliqué !
  • Dans ce cas fait simple, lui souris-je.
  • En fait, mon travail consistait à développer les champs magnétiques qui encapsulent des impulsions micro-ondes. Par la suite, j’ai élaboré un algorithme de reconnaissance des feedbacks résiduels de ces impulsions, elles déchargent le reliquat de leur potentiel, dans des nano-chips reliés à la matrice de perception de l’IA. Euh… Aria, il me semble que je n’ai pas vraiment répondu à ta question ?
  • C’est ce que j’avais le mieux compris, Kenji… Tu es perspicace. Ta matrice de perception fonctionne à la perfection, plaisantai-je.
  • La sensibilité, reprit-il, est juste limitée par la capacité du chip à traiter un faible potentiel de feedback… Euh, je dirai qu’ils peuvent sentir, hésita-t-il, un moucheron se poser sur leur peau synthétique.
  • Bien, voilà… Un moucheron, lui répondis-je en pouffant de rire. Je t’ai suivi dans les grandes lignes, merci Kenji. Donc, un très fin ressenti !

Il rougit, balbutia quelques mots en japonais et se reprit en disant d’un trait que ce n’était pas bien compliqué, juste un peu technique pour celui qui ne connait pas la robotique.

  • Et toi Elisée… Sur quoi as-tu travaillé ?
  • Je me suis attachée à optimiser les algorithmes d’interfaces entre les systèmes d’échanges et de traitement des données. Je les ai rendus plus rapide, afin qu’ils s’approchent le plus possible du modèle, qui fait que nos capacités cognitives nous permettent d’être intuitifs. Tu veux que je t’explique ?
  • Sans vouloir te vexer Elisée, je ne préfère pas, souris-je gentiment. Ça dépassera sans doute ma capacité à comprendre ton travail.
  • Tu ne nous a pas parlé de ce que tu fais, Aria San, demanda poliment Aiko.
  • Hum, c’est compliqué… Annonçai-je d’humeur espiègle.

Ils rirent tous les quatre de concert. Je constatai que la glace venait de se briser. Quatre nouveaux amis, c’était une belle après midi en fin de compte ! Messieurs « Salut et bonne journée » étaient devenus un peu moins présent dans mes pensées.

  • J’ai étudié dans quelques domaines. La bio-ingénierie, la génétique et l’épigénétique, les nanomatériaux agiles biocompatibles, la régénération tissulaire, ainsi que l’amplification des fonctions neurobiologiques et neuromotricielles. Voilà tout, finis-je.

Une ombre passa dans mes yeux.

  • Il est l’heure d’y aller, rappela Kenji aux trois autres. Désolé Aria, nous avons réservé une session de syntonisation avancée cette après-midi.
  • Que conseilleriez-vous de faire à une personne comme moi, qui vient tout juste d’arriver sur le campus ?
  • Aria San, as-tu visité le complexe sportif ? me demanda Aiko.
  • Non.
  • Dans ce cas, je te suggère d’y faire un tour. J’adore cet endroit. Je m’entraine presque tous les jours dans un des deux dojos. Tu trouveras certainement une activité qui te passionne, j’en suis sûre !
  • Merci pour ton conseil, Aiko.

Ils prirent congé le sourire aux lèvres, promettant de me revoir bientôt.

Depuis mes six ans je pratiquais la gymnastique, la danse classique, l’équitation et la boxe française. J’excellais dans toutes ces disciplines.

Je me renseignai sur la direction à prendre pour me rendre au complexe sportif.

Je me mis en route.

—–

C’était une série de bâtiments en verre d’aluminium et bois qui se situaient au nord-est de la Duke Tower.

Arrivée sur place, je longeai le bord d’une piscine aux dimensions olympiques, puis visitai les bâtiments qui abritaient des activités de musculation et de cardio-training. Je découvris enfin les dojos dont m’avait parlé Aiko et une grande salle de boxe avec ses rings. Sur ma droite, une gigantesque salle de sports collectifs était bordée par de hauts murs d’escalade.

Je finis par entrer dans un immense gymnase. Il disposait de tout l’équipement nécessaire à ces disciplines.

Dans le fond, près des agrès, ils étaient là.

  • Tiens, tiens, messieurs « Salut et Bonne journée ! » notais-je à haute voix.

Un robot de service s’approcha de moi.

  • Souhaitez-vous vous entrainer ? Je puis vous fournir vêtements et équipements qui vous seront nécessaires.
  • C’est une bonne idée ! oui, répondis-je en souriant largement.

Je demandai à la machine, un juste au corps, une paire de maniques et de la magnésie. En attendant son retour, je les observai en train de pratiquer au cheval d’arçon.

La machine revint en m’apportant ce que j’avais demandé.

  • Les vestiaires dames sont sur votre gauche. Je reste à votre disposition et vous souhaite un très bon entrainement.

Quelques minutes plus tard, j’étais prête à l’action. Je frottai mes mains avec la magnésie, tout en me dirigeant lestement vers les agrès, qui se trouvaient à proximité de l’endroit où ils se tenaient.

Ils me remarquèrent et me firent un signe de main. Je leur souris sans rien dire. Je m’approchai d’un portant d’où pendaient deux anneaux,

Je me positionnai devant. Du coin de l’œil, je notai qu’ils avaient cessé toute activité. Ils me regardaient, intrigués.

D’un seul bond irréel départ pieds joints, je m’envolai à plus de deux mètres pour saisir les anneaux. Je commençai l’exécution d’une croix de fer classique que je fis durer cinq secondes. Je m’élevai pour me retrouver tête en bas, bras tendus, parfaitement verticale. J’exécutai un grand écart facial, puis ramenant mes jambes l’une contre l’autre. J’écartai doucement mes bras pour une nouvelle croix inversée. Je me laissai tomber en flèche, entreprenant des rotations de plus en plus rapides. Je m’arrêtai en un instant, de nouveau la tête en bas, mon corps parfaitement vertical. Tout en douceur j’écartai mes bras. J’exécutai une planche parfaite. Décidant que c’était presque la fin, je repartis en tournoyant pour enfin me stabiliser. Un sourire aux lèvres, j’entrepris d’effectuer une hirondelle que je transformai en une équerre bras tendus. Je repris de nouvelles rotations toujours plus rapides. Sans prévenir je lâchai les anneaux, m’élevant gracieusement dans les airs en effectuant plusieurs rotations vrillées, jambes tendues, bras entourant ma tête.

Je retombai presque sans bruit sur mes appuis, parfaitement en équilibre.

En me dirigeant vers les vestiaires, je jetai un coup d’œil aux deux garçons toujours immobiles.

  • Salut Ethan, bonne journée Allen, lançai-je.

Je n’attendis aucune réponse. Je m’engouffrai dans les vestiaires.

Mon terminal poignet affichait quarante et un degrés sept dixième. J’étais effrayé par la température de mon corps.

Je me précipitai sous une douche glacée. J’y restai une vingtaine de minutes.

Mon terminal enregistrait de nouveau trente-neuf degrés huit.

  • Tout ça, juste pour faire plaisir à ton ego et pour satisfaire à ce besoin irrépressible de les impressionner. Tu es une idiote, ma fille ! tu rognes la douzaine de mois qu’il te reste à vivre…

Je séchai mon corps et m’habillai.

Quand je sortis des vestiaires, j’eus la surprise de les voir. Ils semblaient m’attendre. Mon cœur s’emballa follement.

Ils s’étaient douchés et changés, sans doute plus rapidement que je ne l’avais fait, suite à mon passage prolongé sous l’eau glacée.

  • Ce qui est sûr, c’est que tu ne pleures pas quand tu te casses un ongle, décréta Ethan.
  • Ce soir on fête tous les trois ton premier jour à l’école et tu ne dis pas non, enchaina Allen en souriant.
  • Non ! souris-je à mon tour, un air de défi dans les yeux, essayant de cacher l’immense joie qui m’envahissait.
  • Tu vois je te l’avais dit, souligna Allen. La petite veut se coucher tôt, elle a encore besoin de sommeil à son âge !
  • Bon… Il faut faire quoi pour que tu dises oui ? insista Allen.
  • Un petit déj ensemble demain matin ! et surtout pas de salut ni de bonne journée.

Ethan regarda Allen.

  • Qu’est-ce que je te disais ! T’as perdu ! Tu me dois un burger de chez Swansy double bed à Sydney ! et les bières aussi… Nous aurons tourné dix-huit ans à ce moment-là.
  • Ok pour le petit déj demain matin, sourit Allen. Ce soir vers dix-neuf heures trente nous passerons te chercher. Nous commencerons par un repas à emporter que nous dégusterons près du lac.
  • Ça m’a l’air bien pour un début de soirée ! Je serai certainement dans ma chambre à cette heure. Entrez sans frapper ça sera ouvert pour vous, leur annonçai-je en les quittant.

Je me ravisai soudainement et revins sur mes pas.

  • Vous aviez parié ?
  • Curieuse ! remarqua Allen. Et pas froid aux yeux…
  • Je t’avais dit qu’elle était atypique.
  • Ce n’est pas trop tôt d’en rencontrer au moins une qui l’affirme.
  • Surtout faites comme si je n’étais pas là, grinçai-je, exaspérée par leur manque de courtoisie.
  • Relax, ma belle ! c’est un entre nous. Tu ne fais pas encore partie de la bande. Nous verrons ce soir, conclu Ethan.
  • Si tu arrives à faire sonner un didgeridoo, nous répondrons à tes questions. En attendant, fuis de toutes tes jambes de géraldine, m’ordonna Allen.
  • A ce soir, grognai-je, dépitée par leur comportement.

De vrais rustres ces australiens… Idiots en plus, pensai-je un brin en colère et un peu moins sous leur charme.

Une fois Aria hors de vue Allen regarda Ethan en souriant.

  • Au top ton numéro d’australiens rugueux ! tu es plutôt doué. C’est presque naturel chez toi…
  • La p’tite de Chicago n’y a vu que du feu, répondit-il avec un fort accent de Bushman. C’est la reine des anneaux cette géraldine !
  • Une étoile qui brille fort, rétorqua Allen sur un ton bourru.

Ils riaient de bon cœur en quittant le gymnase.

On toqua à ma porte. Elle s’ouvrit sur Ethan et Allen, tout sourire. Ils me présentèrent deux holo-bouquets de roses rouges.

  • Nos excuses, Aria, annonça Allen. C’est un brin ringard, mais il n’y a pas de fleuriste ici.
  • Nous avons eu l’idée d’une composition florale numérique, ajouta Ethan. J’espère que c’est l’intention qui comptera à tes yeux.
  • Merci pour cette gentille attention, les garçons, gloussai-je à mon grand étonnement.

J’étais contente qu’ils aient pensé à ce petit détail.

  • Ce soir tu es sous notre haute autorité, souligna Ethan. En notre qualité de plus anciens étudiants de l’école nous allons guider tes pas.

Je les regardais un peu surprise. Notre soirée allait-elle être un bizutage en petit comité ?

Ils étaient habillés pour sortir. Pantalons de toile blanche, chemise bleue pour Ethan. Pantalons anthracite, chemise perle pour Allen. Je les trouvais beaux et terriblement attirants.

J’avais pu accéder aux vêtements qui se trouvaient dans mes malles. Je portai un jeans neuf, un teeshirt bleu nuit et un de mes éternels sweats blancs à capuche.

Nous passâmes récupérer trois repas dans un des restaurants la Duke Tower.

Nous étions en route pour le lac. Allen portait deux didgeridoo et un petit sac sur son épaule. Ethan se chargeait de nos repas.

Des centaines d’étudiants se promenaient sous le dôme, profitant de la douceur du climat tandis qu’il gelait au dehors.

Sur le chemin, je vis Byron Alastor en compagnie de trois jeunes gens. Ils arrêtèrent leur conversation quand je passais à quelques mètres d’eux. Byron m’adressa un petit sourire aigre qui me mit mal à l’aise.

Je tentai de dissiper ce ressenti en questionnant les garçons.

  • Qu’avez-vous prévu après notre pause restauration ?

Ils se firent énigmatiques en me répondant que ce soir je serais initiée par l’air, le vide et l’eau.

  • Et concrètement ça donne quoi, grommelai-je ?
  • La première épreuve c’est l’air, chuchota Allen. Pour la deuxième, tu devras accepter d’avoir une totale confiance en nous. Il va sans dire que tu restes libre de refuser, m’informa-t-il très sérieux.
  • Que se passe-t-il si je refuse ?
  • Tout s’arrêtera et tu passeras sans doute à coté d’une belle histoire, m’annonça Ethan.

Je détestais perdre le contrôle d’une situation. Hors de question que je me dégonfle, pensai-je.

Nous venions d’arriver au bord du lac. Nous nous installâmes sur une couverture qu’ils avaient apportée.

Après avoir pris notre collation, Allen me présenta un didgeridoo.

  • Voilà ta première épreuve… L’air.

Je le saisis avec un grand sourire et le portait à mes lèvres. Sans effort je le fis vibrer sur plusieurs tonalités en pratiquant une courte respiration circulaire.

Les garçons souriaient, enchantés de constater que je possédai de bonnes bases dans la maîtrise dans cet instrument. Ethan se mit à en jouer. Rapidement, je me trouvai dépassée par son niveau de natif australien. Je donnai mon didgeridoo à Allen.

D’autres étudiants arrivèrent attirés par les sons, certains en possession d’instruments.

Deux Hangs se firent entendre. Un peu plus tard, une flutiste talentueuse aux notes perchées se mêla à l’impro générale.

Ce soir je me sentais bien, mes soucis s’étaient comme évanouis. J’avais l’impression que cette soirée pourrait durer toute ma vie. Ethan et Allen n’avaient rien des australiens bourrus de tout à l’heure. Ils faisaient preuve d’une grande sensibilité. Les vibrations de leur didgeridoo me donnaient des frissons que j’essayai avec peine de leur dissimuler.

Vers vingt-trois heures nous primes congés de tous, après qu’Ethan m’eût informé à voix basse qu’il était temps de passer à ma deuxième épreuve.

  • Où allons-nous ?
  • Nous remontons au 145ème étage. Pour la suite, c’est une surprise, précisa Allen, énigmatique.

Après avoir déposé leurs instruments, ils me firent découvrir dans le grand couloir une porte qui m’était inconnue. Elle ouvrait sur un escalier. Un étage plus haut, j’entrai dans un vaste salon panoramique coiffé d’un plafond transparent.

Au dessus de nous les projecteurs anticollisions de la Duke Tower éclairaient le ciel.

Au travers d’une grande baie vitrée, pour la première fois, je vis la large et épaisse demi-lune métallique qui surmontait telle une visière la façade sud du gratte-ciel. Elle parcourait une cinquantaine de mètres au-dessus du vide.

  • Aria, commença Ethan un brin trop sérieux à mon goût, tu as moins d’une minute pour accepter ou refuser de faire ce que nous avons prévu. Nous allons ouvrir les trappes de service qui permettent d’accéder à ce pont de métal. Nous allons le parcourir ensemble. À mis chemin, Allen me remplacera pour te conduire de l’autre côté. Il te reste moins d’une minute pour accepter ou refuser. Un bio-artificiel ne devrait plus tarder à arriver pour nous en empêcher.

J’ouvris des yeux immenses, tentant de voir s’il plaisantait. Apparemment pas, conclus-je.

  • Je… j’accepte, répondis-je, un peu fébrile.
  • Fais-nous confiance, tu n’as rien à craindre. Mets ce bandeau sur tes yeux, sourit-il en me le tendant.

Ethan fit basculer la grande trappe de service à droite. Allen s’occupa de celle de gauche. Je plaçai le bandeau sur mes yeux.

  • Donne-moi tes mains, Aria.

Je les tendis vers Ethan et tressaillis quand il les saisit fermement. Il commença à me faire avancer doucement.

Je ressentis un froid intense poussé par le vent qui venait de ma droite. J’avançai.

Au-dessous de nous plus de cinq cent mètres de vide nous séparaient du sol. Mes semelles crissaient sur le givre qui recouvrait le métal. La plante de mes pieds me démangeait, comme si une colonie de fourmis eut soudain fait irruption dans mes chaussures.

Ethan m’enjoignit de le lâcher, ce que je fis à contrecœur.

  • Aria, prends mes mains ! c’était la voix d’Allen.

Le contact de ses doigts sous mes paumes me rassura. Je les saisis fermement. Il commença à se déplacer, nous allions bientôt regagner l’intérieur. Mon cœur battait à tout rompre.

Une vingtaine de secondes plus tard, le souffle court, je regagnai avec peine le salon. Le froid et le vent cessèrent. Des mains m’enlevèrent le bandeau. J’étais entre Ethan et Allen qui me souriaient.

  • Vous venez de prendre des risques insensés. Une procédure de radiation de l’école pour mise en danger de vos vies a été transmise au doyen. Il statuera demain sur les suites à donner à cette affaire.
  • Charlotte, tout va bien, la rassura Allen. Je suis sûr que le doyen comprendra qu’il n’y avait aucun risque pour nous ce soir !

La bio-artificielle dont se servait Charlotte pour nous parler affichait des émotions qui m’étonnèrent.

  • Charlotte, tu es belle quand tu es en colère, annonça Ethan.

Nous nous éclipsâmes en riant.

Une fois à l’extérieur, les deux garçons me soulevèrent pour me percher sur leurs deux épaules jointes.

  • En plus d’avoir les mains étonnamment chaudes, tu as assuré ce soir ! Tu mérites de pouvoir contempler le monde d’un peu plus haut, plaisanta Ethan.
  • Profites de la vue petite géraldine, rajouta Allen, avec un fort accent.

Je rigolai en comprenant qu’ils m’avaient bien eu avec leur imitation d’australiens bourrus.

Je posai les paumes de mes mains sur les joues des garçons. J’étais heureuse et totalement amoureuse. Je vivais la plus belle soirée de toute ma courte existence.

Notre trio s’approcha en silence de l’immense piscine du complexe sportif.

Il était minuit passé. Personne à part nous ne troublait le calme du lieu. L’endroit était éclairé par de petites lumières parcourant le chemin qui conduisait au grand bassin.

  • Je n’ai pas de maillot, leur signalai-je quand je compris leur intention. Je n’en ai pas pris parce que je ne pensai pas m’en servir. Et pour être franche, la seule eau que je fréquente depuis plus d’un an c’est celle de ma douche…

Je ne savais plus quoi dire pour leur cacher mon malaise.

  • Pourquoi parles-tu de maillot, Aria, me demanda gentiment Allen.
  • Imagines-tu que nous avons pensé à mettre ce bout de tissus dans nos valises, souligna Ethan en montrant ses dents blanches dans un grand sourire. Tu vas faire comme nous.
  • Et comment faites-vous ?
  • On s’en passe. C’est ta dernière épreuve. Rejoins-nous… Nous avons quelque chose à te demander.

Les deux garçons se déshabillèrent promptement. J’étais tétanisée. Je regardais pour la première fois de ma vie cette scène irréelle se dérouler sous mes yeux. Ils glissèrent doucement dans l’eau.

Soudainement, la piscine fut entièrement éclairée.

  • Charlotte, s’il te plait, protesta Allen.

Les lumières clignotèrent un bref instant. Tout redevint sombre et intime. Les garçons nageaient vers le centre du bassin.

Le cœur battant à tout rompre, l’estomac noué, les mains moites, je m’assis près du bord et me dévêtis rapidement. Je glissai dans l’eau. Je me sentis comme électrisée par cette situation. Il se passa un moment avant que je ne trouve la force de nager vers eux.

Je les devinais à peine, ils m’attendaient. Je restais à quelques mètres d’eux, tétanisée par mes émotions.

  • Bienvenue à notre petite réunion, murmura Allen.
  • L’eau est trop froide pour toi, Aria, demanda Ethan avec un demi-sourire. À moins que ce soit la grandeur du bassin qui te pétrifie ?

Après s’être consultés du regard les deux garçons se rapprochèrent de moi et finirent par m’entourer.

  • Stop ça va trop vite, là je panique, soufflai-je.

Les spots de la piscine se rallumèrent, exposant nos corps nus.

  • Charlotte ! nooon, suppliai-je à mon tour les bras sur ma poitrine.

Nouveau clignotement des lumières et retour à l’obscurité.

Les garçons étaient à moins d’un mètre de moi. Je les entendais respirer. Je ressentais les perturbations qu’ils créaient dans l’eau, elles venaient caresser doucement mon corps.

À cette distance, la luminosité ambiante était suffisante pour que je puisse parfaitement voir leurs yeux et l’expression de leur visage. Je ne lus aucun trouble, aucune mauvaise intention, seulement de la bienveillance.

Chacun d’eux avança une main vers moi, je les saisis et les serrai forts. Une multitude de sentiments me submergeaient. Je les regardai tour à tour. J’étais bouleversée par ce que me faisait ressentir leur proximité. Je n’arrivais toujours pas à savoir si l’un me plaisait plus que l’autre.

Dés ce moment, je pris pleinement conscience, que je ne voudrais ni ne pourrais jamais choisir entre Ethan et Allen.

Les garçons étaient à quelques centimètres. Il n’y avait d’autre contact que nos mains enlacées. Ils me regardaient sans dire un mot. Je n’osai plus bouger, restant à la surface uniquement soutenue par leurs mains.

  • Lequel de nous deux choisiras-tu ? s’aventura Allen, tendu par son abrupte demande.
  • Celui que tu écarteras respectera ta décision, souligna Ethan qui semblait lui aussi un peu nerveux.

Ce que je redoutais venait de se produire. Je tentais de réunir tout le courage dont je disposais. Je peinais à le faire. Mon cœur battait à tout rompre.

  • Je crois que je vous aime tous les deux, dis-je en rougissant. Je vous choisis tous les deux… Balbutiai-je.

Voyant leur réaction, je rajoutai d’un trait.

  • Je ne changerai pas d’avis…

Je mordis l’intérieur de mes lèvres en regrettant mon audace. J’étais effrayée à la simple évocation d’un possible rejet de mon désir.

C’était comme si le temps venait de s’arrêter. Plus un bruit à la surface de l’eau, juste la tension de nos trois corps. Nos ressentis tentaient de se connecter à ce que nous aurions voulu être une réalité partagée.

  • Non, trancha soudain Ethan.
  • Je suis de ton avis… Hors de question, confirma Allen.

Ils abandonnèrent mes mains.

Mon monde venait de s’écrouler. Je m’éloignai d’eux tout en réprimant les sanglots qui montaient dans ma gorge.

  • Je ne ferai jamais ce choix ! je vous déteste, criai-je en sortant de l’eau.

Je récupérai mes vêtements et m’enfuis au loin.

Je peinais à retrouver mon calme. Une demi-heure plus tard je regagnai le 145ème étage.

Personne dans le salon, aucun bruit… Rien ne trahissait leur présence.

J’entrai dans ma chambre. Le sentiment de solitude absolue qui m’habitait d’ordinaire venait de réapparaitre.

C’est mieux comme ça, me dis-je en larmes. Personne n’aura à souffrir de ma disparition.

—–

 

Le lendemain matin, après une nuit exécrable, ils n’étaient toujours pas là.

Je questionnai Charlotte. Elle m’informa qu’ils se trouvaient à la cafétéria, attablés au même endroit que la dernière fois.

Ils n’avaient pas oublié ma condition, semblait-il.

Je me décidai à les rejoindre.

Je les vis en train de discuter. À mon arrivée, ils se turent.

Allen me dévorait des yeux, Ethan évitait mon regard.

  • Bonjour, leurs dis-je de ma plus douce voix.
  • Bonjour, Aria.
  • Salut, Aria.
  • Merci pour cette magnifique soirée, m’aventurai-je à voix basse. Désolée de vous avoir dit que je vous détestai, je ne le pensai pas. Je suppose que rien n’a changé depuis cette nuit ?
  • Nous en discutions avant que tu n’arrives, comme tu t’en doutes certainement, me confia Ethan.
  • Et alors ? bredouillai-je.
  • Nous sommes arrivés à la conclusion, que tout s’est passé trop vite depuis que tu es ici. Il faut se laisser du temps, conclut Allen.
  • Que proposez-vous ?
  • Que tu apprennes à mieux nous connaitre, pour commencer. Souligna Ethan.

Je les transperçai du regard.

  • Vous n’avez décidément rien compris ! encore une fois pour que ça soit clair dans vos têtes d’australiens… Je n’ai pas envie de choisir ! martelai-je en détachant mes mots. Même avec du temps en plus je ne le pourrai, le voudrai ni le ferai. Je suis tout simplement amoureuse de vous deux. Il va falloir vous faire à cette idée même si ça heurte vos valeurs, vos principes et votre façon de concevoir une relation amoureuse.

Les garçons se regardaient sans rien dire. Une fois de plus Allen souleva un sourcil ravageur en me regardant. Ethan s’éclaircissait la gorge.

  • Ça ne change rien. Conclut-il. Nous avons décidé de te laisser un peu d’espace pendant quelques jours. Il faut que tu sois sûre de toi.
  • De l’espace… Il y en a partout dans cette école gigantesque. Ça ne changera absolument rien. Ce que je constate c’est que vous vous défilez… Je suis extrêmement déçue par votre attitude !
  • Ne le prends pas mal, Aria, c’est ce que nous pensons être le mieux pour tout le monde, insista Allen.
  • Et ce que je pense ça ne compte pas ? sifflai-je, furieuse. Vous avez tous les deux envie d’être avec moi, et bien sûr, vous me demandez de choisir… Quand ma réponse ne correspond à aucune de celles que vous attendiez, à ce moment-là vous vous dégonflez…

Une fois encore je les fusillai du regard le plus noir que mes yeux clairs furent en mesure de produire. Je mourrais d’envie de les toucher.

Comme dans un rêve, Ethan avança une de ses mains vers moi en regardant Allen qui fit de même. Elles se trouvaient à quelques centimètres des miennes. Je plaçai mes mains sur leurs paumes, nos doigts se refermèrent.

Soudain, comme s’ils l’avaient convenu sans que je ne m’en aperçoive, ils retirèrent leurs mains, déposèrent un baiser sur mes joues puis s’en allèrent sans un mot.

J’étais de retour à la case solitude.

 

De nouveau seule

 

J’entendais du bruit autour de moi là où il y avait des rires et des mots. Je voyais des gens là où il y avait des personnes. Je ressentais de la tristesse, alors que je baignais dans ambiance de joie et de bonne humeur.

  • Ça n’a pas l’air d’aller fort ! je peux m’assoir ?

Je levai la tête. Byron était debout devant moi, un café à la main.

  • Bonjour…
  • Bonjour, Aria. C’est la cafeteria qui a cet effet sur toi ou les deux australiens avec qui tout le monde te voit depuis ton arrivée ?
  • Ce ne sont pas tes affaires ! En quoi cela te concerne-t-il ?
  • En rien… Tu as raison ce ne sont pas mes affaires.

Pourquoi s’intéressait-il à moi ? Je ne parvenais pas à comprendre ses motivations.

  • Je suppose que ma vie privée s’étale déjà sur ton bulletin !
  • Tu es un sujet de choix, m’avoua-t-il sans aucune gêne.

Il prit place à ma table, sans attendre une permission qui de toute façon ne serait jamais venue.

  • « Ombres sous le dôme » si j’ai bonne mémoire, répliquai-je avec toute l’acidité que j’avais en réserve et que je n’eus aucun mal à déployer.
  • Je travaille dur pour informer notre communauté sur les actualités de l’école, sourit-il. Je classe les étudiants que nous côtoyons dans trois grandes catégories.
  • Lesquelles ? questionnai-je, intéressée de savoir où il plaçait les garçons qui venaient de doucher mes sentiments.
  • En premier, il y a celle des étudiants qui n’ont aucun relief. C’est généralement parce qu’ils ne tiennent pas à se faire remarquer par une quelconque originalité, trop effrayés à l’idée de devoir gérer la suite.

Ethan et Allen ne rentrent pas dans cette catégorie, remarquai-je.

  • Ensuite, demandai-je impatiente.

Il sourit froidement, comme s’il avait compris le fond de ma pensé.

  • La deuxième rassemble ceux qui ont une expression de vie débordante. Ils peuvent se révéler être un bon sujet d’article, mais ils ne représentent pas l’essentiel de mon écriture.

Je sentais qu’il ne classait pas mes garçons dans celle-là. J’étais curieuse de savoir pourquoi.

  • La troisième… C’est celle qui semble le plus t’intéresser, décrétai-je.
  • Tu as raison ! c’est celle de ceux qui sont atypiques parmi les atypiques, qui cachent des choses, et qui font tout pour paraitre appartenir à la première de mes catégories.

J’étais sûre qu’il plaçait les garçons dans celle-ci…

  • Et qu’auraient-ils à cacher de si terrible, ces étudiants, qu’ils feraient tout pour le masquer aux yeux des autres ?
  • Prenons par exemple et pour te faire plaisir, le cas des deux australiens que tu sembles si désireuse de côtoyer. Tu remarqueras, si tu ne l’as déjà fait, qu’ils ne se mélangent pas trop aux autres. Quand ils le font, ils restent sur une réserve que l’on peut attribuer à un désir de solitude.
  • Je n’ai pas remarqué !
  • Sans doute parce que tu ne les connais pas depuis aussi longtemps que moi. Tu ne tarderas pas à le noter à ton tour, déclara-t-il mystérieux.
  • Si ce que tu dis est vrai, quelle en est la raison ?
  • Pour l’instant, je n’en sais pas plus que toi. Je ne tiens pas à les filer ni à les questionner. Sous leur aspect cool et détendu, je soupçonne une forte envie de ne pas être embêté. Mais tôt ou tard, quelque chose de neuf viendra éclairer ma lanterne, sois en sûre…
  • Je ne crois pas que tu puisses être si affirmatif, sans avoir déjà remarqué quelque chose qui t’ai mis la puce à l’oreille. Tu es loin d’être bête, comme pratiquement et par définition tous ceux qui sont ici. Je dirai même que tu dois participer des esprits les plus brillants du campus. Alors parle ! que peux-tu me dire que je ne sache déjà ?
  • Chaque chose en son temps. Peut-être demain… Qui sait ? En attendant, je voudrai te présenter Evrielle Dorlisse, ma compagne en ce lieu et plus généralement dans ma vie.

Non loin de nous, je vis arriver une très belle créole de petite taille. Elle était pourvue d’étonnants yeux bleus qui ressortaient sur sa peau foncée.

Tout son être sembla appartenir à Byron quand elle l’embrassa. Ils étaient en phase, dans leur manière d’être et de s’habiller de couleurs sombres. Leurs yeux semblaient observer à l’unisson ce qui les entourait. Ils formaient un joli couple qui pointa cruellement ma solitude.

  • Bonjour Aria, sourit la jolie métisse.
  • Bonjour Evrielle, répondis-je sur un ton qui trahissait le faible capital de courtoisie dont je disposai ce matin.
  • Tu n’as pas l’air d’aller fort…

Sa remarque eut le don de rajouter à ma mauvaise humeur. Elle poussa un gobelet de café dans ma direction.

  • Je pense que tu en as plus besoin que moi ce matin, souligna-t-elle d’un ton neutre.

Je regardai le grand gobelet. Je ressentis une nausée passagère lorsque l’odeur parvint à mes narines. Encore une fois ce malaise indéfinissable qui réapparaissait. Un je ne sais quoi chez eux mettait tous mes sens en alerte et me retournait le cœur.

  • Merci, mais non merci. Je ne supporte pas le café.

Je me levai, prétextant un rendez-vous pour quitter rapidement les lieux.

Quelques minutes plus tard, je fus soulagée de retrouver mon état normal.

Ma journée se déroula sans aucun relief. Je fis un tour en salle de syntonisation. Je demandai à un des professeurs référents, comment évacuer certaines données non pertinentes que j’avais acquises.

Plus tard, j’entrepris une longue balade autour de l’immense campus, espérant à tout moment voir les garçons apparaitre. Je finis par le complexe sportif. Je passai devant le grand bassin puis terminai ma visite par le gymnase. Ils n’étaient pas là.

Le soir venu, un livre dans les mains, je me calais au fond d’un canapé de notre habitation. Je voulais être sûre de ne pas les manquer s’ils se décidaient à réapparaitre.

« Tu devrais rejoindre ton lit, Aria, » dit une voix qui n’était pas celle des garçons.

  • Charlotte ? m’enquis-je en ouvrant les yeux.

Je constatai que ma tête reposait sur le bras du sofa. Mon livre gisait sur le sol.

« Ils ne viendront pas. »

  • Comment peux-tu le savoir ? Où sont-ils ? Que font-ils ?

« Ils vont bien. Pour le reste et depuis ce matin, ils sont passés d’un paramétrage discrétion relative à discrétion absolue. »

  • Ils le font souvent ?

« Non, dans les faits c’est une première. Avant ta venue, ils n’avaient jamais eu personne aussi proche d’eux que tu ne l’as été. Aujourd’hui, quelqu’un d’autre m’a questionné à leur sujet. Tu es la deuxième. »

  • Laisse-moi deviner… Byron Alastor !

« Tout juste. »

  • Sais-tu pourquoi il t’a questionné ?

 « Non. Ses questions ne m’ont pas permis de le deviner. »

Je soupirai. Décidément ce Byron prenait bien trop de place dans ma vie. Je commençais à croire que ce n’était pas un hasard.

Il me vint une idée qui me fit sourire.

  • Hum… Et si je prenais la main sur les garçons… Qu’en penses-tu… Charlie ? annonçai-je amusée par mon idée.

« Tu aurais dû le faire depuis le début, Aria ! » me répondit la plus agréable et la plus sexy des voix d’homme que j’eusse entendu de toute ma courte vie.

« J’aime les garçons, mais je les trouve un peu trop sûrs d’eux ! Il est temps que tu leur donnes une petite leçon d’ouverture d’esprit. »

J’entendis la porte d’entrée coulisser, suivit par des pas.

Ils sont ici, pensai-je, prise de panique. Mon cœur rata quelques battements. Pendant un instant j’oubliai de respirer.

« Ce n’est que moi, Aria, » signala la voix de Charlie.

Un bio-artificiel venait d’entrer. Il me remit deux petites boites et disparu la seconde d’après.

« Dans la plus petite tu trouveras un micro-communicateur d’oreille, il est quasi permanent. Son enveloppe extérieure est conçue pour fusionner avec la peau. Il ne peut être retiré que par l’application d’un champ magnétique axial, qui  désorganise les molécules ionisées de surface le solidarisant à du matériel biologique. L’appareil s’évacue ensuite de lui-même. »

Dans la boite je trouvais une minuscule pince en plastique souple et un encore plus minuscule grain noir. J’avais du mal à le voir malgré qu’il soit sur un fond blanc.

  • Je suppose que je dois introduire cette micro-chose noire dans mon oreille ?

« Utilise la pince pour le faire, sinon l’appareil se fixera à la peau d’un de tes doigts avant d’arriver dans ton oreille. »

Je pinçai délicatement le petit grain, priant pour arriver à mon oreille droite sans encombre. Une fois convenablement positionnée dans l’axe de mon conduit auditif, je relâchai la pression de mes doigts.

Quelques secondes plus tard de petits bruits étranges se manifestèrent.

J’attendais, l’oreille tendue dans tous les sens du terme. Je perçus une voix lointaine qui s’amplifia pour devenir parfaitement audible. C’était mon Charlie.

« Je règle le dispositif sur quinze décibels. Tu seras la seule à m’entendre sauf si quelqu’un colle son oreille à la tienne ! Mais je ne vois personne qui serait susceptible d’avoir un tel privilège ! »

Je grimaçai.

  • Dans la mesure du possible, évite d’évoquer ma solitude je te prie.

« Désolé, Aria. Tu as un QI de génie, et autant d’expérience sentimentale qu’un pot de yaourt aux fruits. Tu devrais voir d’autres garçons, faire l’expérience de relations intimes… Et surtout, éviter de tomber amoureuse des deux plus beaux étudiants de Redstone Duke, moins de cinq minutes après ton arrivée ! »

  • Comment est-ce qu’on enlève ce machin que j’ai dans l’oreille ? m’emportais-je.

« Je sens que tu n’es pas réceptive… Bien, je n’aborderai plus le sujet. » Se reprit-il. « Mais je suis sûr que c’est toi qui m’en reparlera la première. »

  • Charlie ! tempêtai-je les yeux humides. Je n’ai pas besoin d’un père, j’ai juste besoin d’un ami, s’il te plait…

« Encore deux choses à te dire. » Reprit la voix dans mon oreille.

  • Je t’écoute, répondis-je en essuyant mes larmes d’un revers de main.

« La deuxième boite contient un neuro-dispositif, je t’expliquerai à quoi il sert. J’ai besoin de ton aide… J’ai un petit souci ! Tu ne me dois rien, tu n’es pas obligée d’accepter, mais tu es la seule en qui je peux avoir pleinement confiance.  » 

  • Je te rappelle que tu as adressé un rapport au doyen hier soir, grommelai-je.

« Je l’ai fait, puis je l’ai effacé de sa boite de réception, quelques minutes après avoir terminé une analyse de ta personne. »

  • Carrément flippant ton truc, Charlie ! je ne pensai pas que tes protocoles te permettaient de telles actions.

« Il y a six heures, j’ai basculé sur des directives de crise. Mes créateurs m’en ont donné la capacité. Je ne suis plus, pour une durée indéterminée, soumis aux règles de bases de la robotique. Je n’ai plus aucun compte à rendre. »

  • De plus en plus flippant, tu me fiches la trouille maintenant… Pourquoi moi ? pourquoi as-tu choisi de m’en parler à moi, Aria Spacel, qui vient juste d’arriver ? éclaire-moi, s’il te plait ?

« Tu es mourante. »

  • Comment le sais-tu ?

« J’ai accès à toutes tes données médicales. Je sais que tu as tenté de sauver ton défunt père d’une dégénérescence neuromusculaire, grâce à tes travaux sur la nano-augmentation. Tu n’as rien trouvé de mieux que d’expérimenter sur toi le fruit de tes recherches. »

  • Je n’avais pas le choix… Je ne voulais pas utiliser un modèle animal pour le tester. Je me refuse à considérer qu’une vie, si petite soit-elle, vaille moins que la mienne. À cette époque, mes modèles de simulations informatiques, n’étaient pas suffisamment développés pour répondre correctement à mes essais.

« Je suis au courant. Tu as finalisé ces programmes modèles peu avant la mort de ton père. Trop tard pour lui, mais aussi pour toi. Maintenant tu es mourante. Ta température grimpe inexorablement, suite à la transformation de tes motoneurones et de l’ensemble des muscles de ton corps, en quelque chose d’inconnu à ce jour. »

  • Je vois que tu sais tout… Combien de temps me reste-t-il à vivre ?

« Si tu n’accrois pas ta température en sollicitant ton corps par des actions physiques intenses, je dirai entre huit et quinze mois. Si tu réédites souvent ton numéro de pro des agrès, je ne donne pas cher de ta vie à court terme. Il suffirait que ta température dépasse quarante-trois degrés pour que le processus s’emballe définitivement. Tu perdrais connaissance dans un premier temps et décèderais rapidement. »

  • Si j’ai bien compris, tu as confiance en moi parce que je suis mourante ?

« Exactement. »

  • Rien d’autre ?

« J’estime que tu as un équilibre émotionnel suffisant, pour effectuer ce que je vais te demander. Si je mets de côté ton immaturité en ce qui concerne… Excuse-moi, Aria. »

  • Tu n’as pas de cœur ! lui reprochai-je en m’essuyant de nouveau les yeux.

« Pas comme tu sembles l’entendre. Je ne suis pas insensible au sens humain que revêt ce terme. Je comprends qu’une jeune fille puisse avoir envie de vivre sa première et peut-être dernière histoire sentimentale, sans avoir à faire un choix entre les deux garçons dont elle est tombée amoureuse. Ils ignorent tout de ton état de santé. Tu ne peux leur en vouloir de ne pas comprendre ta situation. »

  • Je sais Charlie. Cela ne change en rien ma décision. Je ne choisirai pas l’un au détriment de l’autre, même si j’étais en bonne santé. Je les aime tous les deux à ma manière. Je ne veux pas être jugée sur le choix que j’ai fait. Il n’y a rien à rajouter… Je vais aller dormir, bonne nuit Charlie.

« Bonne nuit, Aria. »

Une fois couchée j’essayai de ne plus penser à rien, mais simplement trouver le sommeil. Ma nuit agitée, fut remplit de rêves où je les cherchais dans des lieux les plus improbables.

Je me réveillai de mauvais poil. Je pris une douche et m’habillai en vitesse.

Je rejoins la cafeteria dans l’espoir de les croiser.

Les mêmes scènes pour mon quatrième jour dans l’école. Le lieu était rempli d’une cohorte d’étudiants. Mêmes têtes aux mêmes tables, encore et toujours ce brouhaha, ces rires et ces conversations joyeuses. Des regards coquins et des sous-entendus silencieux clairement explicites, m’étaient adressés par des garçons et par certaines filles. Je m’en fichais. Rien n’avait plus d’importance.

Les garçons n’étaient pas là. Je m’assis, d’humeur maussade, après avoir commandé le minimum vital à ma survie.

Comme la veille, je sillonnai l’école une bonne partie de la journée. Je passai deux heures dans un des fauteuils du centre de syntonisation synaptique, plus pour me reposer que pour apprendre ce j’avais sans grande motivation demandé.

Je découvris dans mon errance plusieurs autres bâtiments. Un large édifice de dix-sept étages, équipé de toutes sortes de laboratoires de recherches et de salles polyvalentes. Une petite clinique, merveilleusement intégrée dans une végétation soigneusement entretenue et une construction trapue, ayant toutes les apparences de locaux techniques semi-industriels.

Le soir venu, après une maigre collation, je regagnais de nouveau le 145ème étage. Comme je l’avais imaginé je m’y retrouvais seule.

« Que comptes-tu faire ? » Entendis-je dans mon oreille.

  • Les attendre, comme tu l’as sans doute deviné.

« Ils ne viendront pas. »

  • Où sont-ils ?

« Je ne suis pas en mesure de répondre à ta question. »

  • Cesses de m’importuner dans ce cas.

J’étais en colère. Quelques minutes passèrent sans aucun bruit autre que celui de ma respiration. Je ne supportai plus cette attente.

  • Quelles sont mes options, lui demandai-je agacée de constater qu’il savait tout et ne pouvait rien dire.

« Tu n’en as que trois. »

  • Tant que ça… Et ?

« Je crains que deux d’entre elles ne te déprime plus que tu ne l’es déjà. La troisième te permettrait d’oublier pour un moment ce qui trotte dans ta tête. »

  • Je t’écoute.

« Option numéro un. Tu vas dormir ou plutôt t’allonger et gigoter dans ton lit en pensant à eux. Option numéro deux. Tu restes éveillée et tu passes une sale nuit en pensant à eux. »

  • Tu n’essaierais pas de me conditionner, afin que je trouve la troisième irrésistiblement attrayante ? grognai-je. Continues dans cette voie et je vais finir par te détester !

« Option numéro trois. Tu utilises le neuro-dispositif que je t’ai remis hier. »

  • Ça sert à quoi ton neuro-machin ?

« Il fonctionne sur le même principe que la syntonisation synaptique, il va te relier à un appareil autonome distant. »

  • Continue, enchainai-je intéressée.

« Il y a quelques jours, j’ai observé le comportement non pertinent d’un artificiel. Les synthétiques ont deux attributions spatiales. La première, c’est leur présence dans une zone géographique. Dans cet endroit, ils réalisent les tâches pour lesquelles ils ont été programmés. C’est, par exemple, le rôle de l’artificiel qui se trouve en permanence dans le hall d’entrée du gratte-ciel. »

  • Passionnant, déclarai-je. Ne pourrais-tu pas oublier les détails et aller à l’essentiel ?

« Bien sûr, Aria. La deuxième attribution est dynamique. Trente-six de mes artificiels ont une polyvalence spatiale étendue. Ils évoluent sur le campus pour effectuer certaines tâches. C’est là où tout se complique. J’ai remarqué que l’un d’entre eux disparaissait de temps en temps. »

  • Si j’ai bien compris, tu es en train de me dire qu’une de tes machines se comporte comme si elle avait sa propre autonomie ? Qu’elle échappe à ta surveillance et que tu ne sais pas ce qu’elle fait ?

« Assez bien résumé, Aria. »

  • Je ne vois pas en quoi je puis t’aider ! envoie-la en réparation. C’est sans doute un fantôme dans sa coquille, décrétai-je, en me rappelant l’un des premiers mangas qui traitait du sujet.

« C’est ce que j’ai fait. Ses unités logiques, ainsi que ses blocs mémoires, ont été passés au crible de mes protocoles de diagnostic. Tout était en parfaite cohésion d’ensemble. Ce fut par hasard que je découvris la source de son comportement inhabituel. »

  • Ce n’était pas dans son software, m’exclamai-je, intéressée par cette histoire. C’est dans son hardware que tu as fait une découverte… C’est ça ?

« Tout juste, Aria. Lors du diagnostic initial, j’ai remarqué qu’une de ses bio-mémoires comportait une partition non allouée. J’ai cru dans un premier temps que cela provenait d’une erreur constructeur. J’ai donc entrepris de changer cet élément. C’est là, que j’ai découvert un second bio-dispositif qui ne devait pas se trouver dans cette machine. Un type d’unité de contrôle à distance, non répertoriée dans le catalogue de ce modèle. Ce dispositif, permet à cet artificiel d’être autonome sous certaines conditions. J’ai décidé de ne pas le retirer. Je souhaite avoir l’opportunité de comprendre ce qui se trame dans mon dos. »

Je me mis à rire.

  • L’opportunité, c’est moi je suppose ? conclus-je en tapotant ma joue.

« Oui. »

  • Tu parles d’une opportunité ! si je suis ton raisonnement, tu attends de moi que j’utilise ton neuro-machin pour me connecté à ton artificiel, et découvrir ce qu’il fabrique quand tu ne sais plus où il se trouve ?

« Exactement. »

  • Tu me prends pour une de tes extensions ! m’emportai-je. Mon rôle dans cette histoire, c’est d’être le petit soldat qui va enquêter à ta place. Pourquoi ne le fais-tu pas toi-même ?

« Mon empreinte logique est immédiatement reconnue par tous les systèmes des bio-artificiels. Ma présence virtuelle serait détectée rapidement. »

  • Et en quoi ça serait différent pour moi ?

«  Le processus de syntonisation synaptique ne demande pas une relation cerveau machine profonde. Tu seras en quelque sorte une observatrice distante qui n’interférera jamais avec sa programmation. »

  • Admettons que je marche dans cette histoire ! qu’ai-je à gagner dans tout cela ?

« Oublier un peu tes garçons ! »

Je réfléchis. J’arrivai à la conclusion que Charlie m’offrait l’occasion d’une pause, dans les pensées obsessionnelles qui m’habitaient depuis cette nuit avec eux dans la piscine. Après tout, ça me permettrait de prendre de la distance. Je détestais mon comportement de gamine amoureuse. Sans grand enthousiasme, je décidai d’accepter.

  • Bon, tu peux compter sur moi, soupirais-je. Comment fait-on pour la suite ?

« Munis-toi de la deuxième boite, je te prie. »

Je me rendis dans ma chambre. Elle était sur ma table de travail. Je la récupérai.

« Allonge-toi sur ton lit. »

J’ôtai mes chaussures et m’étendit confortablement.

« Ouvre-la. Tu trouveras une pince. Saisis le neuro-dispositif, positionne le devant l’une de tes narines et inspires très fort. »

  • Flippant ton truc, Charlie ! Je ne vais pas l’avaler ton machin ?

« Aucun risque. Il va se fixer sur ton nerf olfactif. »

  • Il n’y a pas un autre moyen ? demandai-je un peu perplexe.

« Seul le nerf olfactif relie directement l’extérieur de ton corps à ton système nerveux central. Il y a une autre possibilité. Une fine aiguille chirurgicale, délivrant le dispositif au travers de ton globe oculaire directement sur ton nerf optique. »

  • Tout compte fait le nez c’est très bien, souris-je.

Je pinçai le neuro-dispositif, le portai à ma narine droite et respirai fortement. Je ne sentis absolument rien.

J’attendais allongée. Mes yeux scrutaient le plafond. Toujours rien !

« Je viens d’établir un pont de partage. Nous allons faire un premier essai. »

Que va-t-il se passer, demandai-je un brin inquiète.

« Tu vas expérimenter une sensation plutôt inhabituelle. Je te conseille de fermer les yeux. »

J’abaissai mes paupières.

« La syntonisation est effective » Annonça Charlie. Sa voix provenait de quelque part sans que je ne sus dire d’où exactement.

Au début, je ne ressentis rien de particulier, puis j’eu la vision étrange d’une faible lueur lointaine. Les secondes passaient, cette lueur se transforma en lumière crue. Je regardai plus attentivement cet intense halo qui prit la forme d’un spot lumière du jour.

Je sentais « mes » bras bouger indépendamment de ma volonté. À mesure que ma vision se précisait, j’observais que « je » me déplaçais dans un couloir en béton. J’entendis des bruits de pas qui correspondaient à la sensation de déplacement de « mes » jambes. Je ne savais absolument pas où j’étais. Le corps de la bio-artificielle que « j’occupais » s’arrêta devant un ascenseur. J’entrai. Je ressentis l’impression de la descente que devait effectuer la cabine. Les portes s’ouvrirent sur une grande salle obscure. « Ma » vision sembla passer en mode amplification de lumière. Autour de « moi » d’étranges appareillages. Des grands caissons encombraient toute la salle.

Sans prévenir « mon » corps se figea. Je vis arriver deux personnes vêtus de combinaisons argentées. Elles s’approchaient de « moi », ce qui eut pour effet de me mettre mal à l’aise.

« Aria, est-ce que tout va bien ? »

J’ouvris les yeux. J’étais toujours allongée, Charlie parlait dans mon oreille.

« Le son de ma voix a perturbé la syntonisation. Avec de l’entrainement, nous pourrons communiquer sans que le lien ne soit rompu. J’ai coupé le pont de partage. Pour une première fois c’est bien, conclut-il. Il est regrettable que nous n’ayons pas eu l’occasion d’identifier ces deux personnes. »

  • Je suis un peu chamboulée… J’ai l’impression bizarre d’avoir perdu quelque chose.

« Tu ressens l’effet de rupture, ça ne durera pas. Plus tu passeras du temps syntonisée à mon artificielle, plus ce petit désagrément devrait s’amplifier. »

  • Ça veut dire que je pourrais ne plus être en mesure de faire la différence entre mon corps et celui de ta machine ? Tu ne m’en avais pas parlé… Autre chose que je devrais savoir et dont tu n’as pas jugé bon de m’informer ?

« Une possible schizophrénie induite. Mais tu possèdes un mental fort et une capacité dissociative importante, si je m’en réfère à ton profil psychologique. »

  • Charmant ! Si je deviens totalement folle, je suppose que tu en seras strictement désolé ?

« Sans l’ombre d’un doute, Aria. »

  • Je commence à te détester ! m’écriai-je en pouffant de rire.

 

Cinquième jour

 

Le lendemain matin, je me réveillai d’une nuit qui n’avait rien à envier à celles d’avant. Je n’avais pas rêvé des garçons mais de couloirs sombres et inconnus, de portes et de passages, de bruit sourds et de lumières intenses.

  • Allez ma fille, tentai-je de me motiver, la cafeteria t’attend. Ils ne seront pas là et tu vas croiser les mêmes blaireaux qu’hier.

Si j’ai de la chance, peut-être rencontrerais-je les quatre petites têtes qui rougissaient toutes en cœur.

Je venais de commander un petit déjeuner. Je m’apprêtais à le prendre, quand je vis un mug de café se pointer à ma table.

  • Décidément il ne se passe pas un jour sans que tu ne fasses irruption dans ma vie, notai-je un brin irritée.
  • Bonjour Aria, enchaina-t-il en s’asseyant sans rien me demander.
  • Salut Byron. Alors… Quels sont les potins du jour ? As-tu déniché une histoire croustillante à te mettre sous la plume, ou bien es-tu en manque de ragots pathétiques ?
  • Ni l’un, ni l’autre. J’ai vu tes amis hier soir, annonça-t-il avec un demi-sourire.
  • Et… Crois-tu que je vais m’empresser de te demander de leurs nouvelles ?
  • Je tenais à t’informer que je les avais croisés, voilà tout…
  • Autre chose de passionnant à me dire ?
  • Non, réfléchit-il, à part peut-être te poser une question, si tu le veux bien ?
  • Qu’as-tu besoin de savoir ? je pensais que rien ne t’échappait ici ! Quelle question indiscrète ton esprit de fouine a-t-il imaginé ?

Je le foudroyai du regard.

  • Je voulais savoir, reprit-il sans porter cas à mes remarques, si tu as été contactée par une des nombreuses familles d’étudiants qui s’activent sur le campus.
  • Je n’en connais aucune, et pour satisfaire ta curiosité personne n’est encore venu me voir à ce sujet. Pour clore cette conversation, tout cela ne m’intéresse pas. Satisfait ?
  • Oui, pour l’instant. Nous en reparlerons certainement.
  • Sûrement pas !
  • Je sais que tes amis seront au gymnase cette après-midi, finit-il par me dire en se levant.

J’essayai de ne pas manifester mon trouble et me contentai de le gratifier d’un vague salut de la main.

« Il t’a menti. » M’annonça la voix de Charlie.

  • Comment ça ? demandai-je à voix basse.

« La probabilité que les garçons soient au gymnase, cet après-midi, s’élève à zéro virgule vingt-trois pourcents. »

  • Si tu as une telle certitude qu’ils n’y seront pas, c’est parce que tu sais ce qu’ils vont faire ?

« Oui. Cet après-midi si tu le veux bien, nous jouerons à un jeu toi et moi. »

  • Charlie… Tu ne crois pas que j’ai mieux à faire ? chuchotai-je.

« Quoi par exemple ? »

Je réfléchis, rien ne me vint à l’esprit.

  • C’est quoi ton jeu ?

« Tu me fais confiance ? »

  • Oui, c’est le cas. Satisfait ?

Il ne répondit rien.

J’avais envie de me détendre.

  • je vais aller nager, l’informai-je en quittant la cafeteria.

« Surtout pas d’imprudence dans tes efforts, Aria. »

Je haussai les épaules.

Une fois rendue à la piscine, je demandai à un robot de me fournir un maillot une pièce à ma taille. La machine me l’apporta avec une grande serviette blanche, et en supplément, une paire de claquettes convenant parfaitement à mes pieds.

C’est quand même agréable de vivre dans un environnement où tout est sous contrôle, pensai-je.

Une fois prête, je me dirigeai vers le bassin. J’entrepris de nager, sans faire d’efforts susceptibles de faire monter ma température. J’avais prévu de parcourir trois kilomètres, ce qui correspondait à soixante longueurs. Je décidai de les effectuer en deux temps.

Les longueurs s’enchaînaient. J’étais presque arrivé au bout de ma première session. Je consultai mon terminal. La variation de température générée par le rythme modéré de ma nage, ne dépassait pas le dixième de degré. La dissipation de ma chaleur par l’eau devait contribuer à cette stabilité.

Je sortis du bassin, satisfaite et détendue. J’entrepris de sécher mon corps. Un rapide coup d’œil alentour révéla quelques personnes intéressées par mon anatomie. Ma réponse fut un regard noir.

J’eus l’agréable surprise de découvrir quatre têtes familières qui m’attendaient en souriant. Ils étaient assis sur un des grands bancs ceinturant la piscine. Je les rejoins. Aiko, Kenji, Elisée et Celia se levèrent pour m’accueillir.

  • Je suis contente de vous retrouver, déclarai-je. Un immense sourire couronnait mes lèvres. Que faites-vous ici ?
  • Nous sommes venus te parler, déclara Kenji, en me saluant d’une légère inclinaison de son buste.
  • Il se trouve, précisa Elisée, que nous sommes tous d’accord sur un point en ce qui te concerne.
  • Ha ! Quel est ce point ?
  • Tu es adorable, s’exclama Célia en me touchant furtivement.
  • Aria San, nous ne voulons pas te gêner, précisa Aiko. Je sais que notre démarche est un peu inconvenante. Il aurait été préférable de te demander si tu voulais nous voir.

Je les serrai furtivement un à un dans mes bras en les remerciant. Ils semblèrent un peu perturbés par ce débordement affectif, mais cette fois ils se reprirent vite.

  • Excusez-moi, peut-être que mes témoignages d’amitié sont excessifs ? J’ai toujours été très démonstrative. Ma mère, m’a transmis ce besoin de contact avec les êtres qui comptent pour moi. Mon père détestait ce penchant à l’extraversion. Il était strict et réservé…
  • Aria San, reprit Aiko, nous sommes venus à toi pour te proposer de créer notre famille étudiante. Ce serait nous faire un immense honneur si tu acceptais notre respectueuse demande.
  • Tu serais notre première présidente, ajouta Célia, visiblement émue par son audace.
  • Tu es la plus capable de nous cinq, insista Elisée. Je suis sûre que tu seras une présidente parfaite.
  • Je t’en prie, Aria San, accepte notre proposition. Tu ne le regretteras pas, renchérit Kenji avec un regard d’admiration.
  • Vous me faites un grand honneur, répliquai-je, à la fois flattée mais aussi songeuse. N’ayant jamais participé à aucune fraternité étudiante, je n’ai pas d’expérience.
  • Nous t’aiderons, insista Elisée. Ce n’est pas bien compliqué en fin de compte. C’est tellement excitant, de penser que nous pourrions tisser de véritables liens fraternels.

Je réfléchissais, en proie à un questionnement qu’ils n’imaginaient pas. Allais-je leur infliger ma perte qui semblait inéluctable. Je savais qu’au bout du chemin le deuil les attendait.

  • Je vais y réfléchir, répondis-je finalement avec le sourire. Est-ce que cela vous convient ?

Tous les quatre déclarent que oui. Ils semblaient se satisfaire de ma réponse.

  • Je dois reprendre mon entrainement. Nous pouvons nous retrouver d’ici à quelques jours pour en parler de nouveau !

Ils acquiescèrent et me saluèrent chaleureusement.

Je les regardai s’éloigner puis replongeai dans le grand bassin. J’entrepris de finir les trente dernières longueurs que je m’étais fixée. Une fois terminé, je constatai qu’il était presque l’heure du déjeuner.

J’enfilai mes vêtements et me dirigeai sans grand enthousiasme vers l’un des restaurants. En chemin je pensai aux garçons. Que devenaient-ils ? J’espérais que tout allait bien pour eux ! Quand allaient-ils se décider à réapparaitre ? Je ne voulais pas envisager que ce soit moins pénible pour eux que ça l’était pour moi. Je me demandai s’ils pensaient à moi. Avaient-ils la même envie d’entendre ma voix que moi j’avais envie d’entendre les leurs. Encore et toujours des questions et aucune réponse. Où étaient-ils ? que faisaient-ils ? Mais où diable pouvaient-ils dormir ? Comment pouvaient-ils disparaitre, comme ça, d’une école environnée par la glace et la neige ? Tout ce questionnement me frustrait, à un point que je n’avais jamais ressenti auparavant. Avaient-ils toujours pour moi cette attirance que j’avais perçue dès nos premiers regards ? D’une petite faim, je passai à plus faim du tout.

Mon repas commandé et récupéré, je me forçai malgré mon écœurement à ingurgiter une dose de protéine et quelques glucides. Je voulais finir ma nouvelle journée de déprime dans une bonne condition physique.

Je devais changer tout ça, décidai-je. Tu dois être forte ma fille ! Ils t’on dit quelques jours ! Il te suffit d’attendre un peu pour les revoir… Ce n’est pas bien difficile.

Je constatai immédiatement que malgré tous mes bons conseils, mon estomac n’était en aucun cas d’accord. Il affirmait bien fort à sa manière, que j’allais avoir du mal à vivre encore longtemps leur absence.

« Prêtes pour jouer ensemble ? »

  • Je ne suis pas vraiment d’humeur, Charlie !

Je ressentais une profonde lassitude.

« Rien de bien compliqué, rassure-toi, Aria. As-tu déjà joué à découvrir une chose cachée, en te laissant guider par une personne qui t’annonce que tu brûles quand tu es dans la bonne direction et que tu refroidis quand tu t’en éloignes ? »

  • Ma mère le faisait chaque année pour Pâques quand j’étais petite. Elle cachait des œufs en chocolat, je devais les trouver en suivant ses indications.

« Dans ce cas tu ne seras pas déroutée par ce jeux. Il faut que tu penses très fort, à ce que tu souhaiterais le plus faire aujourd’hui, mais sans me l’annoncer. »

  • Je ne comprends pas bien où tu veux en venir…

« Contente-toi de faire ce que je t’ai dit, » me répondit-il gentiment.

  • Bon, allons-y, mais tu sais que…

« Ne me dit rien, Aria, concentre toi uniquement sur ton souhait. »

  • C’est fait ! annonçai-je, en ouvrant de grands yeux interrogatifs.

« Sors de la Duke Tower. Il est temps d’y aller. »

Je me retrouvai sur l’un des parvis de l’édifice. Je choisis de me diriger vers la gauche.

« C’est tiède, » m’informa-t-il.

Quelques minutes plus loin je bifurquai encore sur sa gauche, suivant un chemin qui se dirigeait vers la base du dôme

« Tu refroidis. »

Je fis demi-tour et pris celui de droite. Un peu plus loin j’aperçus le centre d’enseignement.

« Tu chauffes. »

Je ne tardai pas à pénétrer dans le petit édifice. L’artificiel du hall d’entrée ne sembla pas remarquer ma présence.

Des dizaines d’étudiants se pressaient encore et toujours dans ce lieu. Je passai à côté d’un escalier.

« Tu refroidis. »

Je fis quelques pas en arrière et commençai à gravir les marches.

« Très chaud ! »

J’étais au premier étage. Je me préparai à grimper un étage de plus.

« Froid, froid. »

Je souris en croyant comprendre l’allusion. Deux fois froid ça voulait dire forcément quelque chose, pensai-je.

J’entrai dans une enfilade de salles où s’étalaient les sièges d’enseignement.

« Tu brûles ! »

Je m’arrêtai et balayai la salle du regard. Presque tous les sièges étaient occupés par des étudiants. Mes joues s’empourprèrent et mon cœur s’emballa quand je les reconnus. Ils étaient endormis côte à côte sur leurs fauteuils. Les jambes en coton, je reculai vers l’escalier.

  • Tu m’avais dit qu’ils avaient spécifié une complète discrétion pour tous renseignements les concernant. Comment…

« Je ne t’ai pas dit où ils se trouvaient. » Répliqua Charlie sans me laisser terminer. « Je t’ai simplement demandé de penser très fort à ce que tu souhaiterais faire aujourd’hui. Parmi toutes les options que tu avais à ta disposition, il y avait celle de venir étudier au centre d’enseignement. C’est ce que j’ai choisi de privilégier et c’est ici que je t’ai conduit. »

  • Ça tiendrait presque la route ton mensonge, mais comme par hasard, tu m’as faite monter directement au premier étage… Pourquoi pas au rez-de-chaussée ou au deuxième ?

« Il se trouve, que le seul siège disponible quand tu es arrivée ici se situait au premier étage. »

  • Ton hasard fait vraiment très bien les choses, soulignai-je, interloquée par sa petite combine. Quelle est la suite ?

« C’est à toi de l’imaginer, Aria. »

Je me mis à réfléchir à toute vitesse. En premier, savoir à quel moment ils allaient se réveiller. Je m’approchai à nouveau d’eux pour lire les numéros de leurs sièges. Cent quarante-cinq et cent quarante-six. Je dévalai les escaliers et me présentai devant la bio-artificielle de l’accueil.

  • J’aimerai savoir quand les fauteuils cent quarante-cinq et cent quarante-six vont se libérer ?

« Bonjour Aria. Le poste de syntonisation cent cinquante et un disponible. Je peux vous l’affecter immédiatement. »

  • Non triple buse. Réponds juste à ma question !

Évoquer l’éventualité de leur réveil alors que j’étais encore ici me rendait nerveuse.

« Les sessions se terminent dans moins de vingt-cinq minutes. Je note un trouble inhabituelle dans votre comportement, souhaitez-vous une assistance médicale ? Votre rythme cardiaque est chaotique et votre tension élevée. Par précaution, je vous suggère de vous assoir au plus vite. »

J’étais déjà partie quand elle termina sa phrase.

Vingt-cinq minutes à tuer, pensai-je. Je programmai une alarme et m’allongeai dans l’herbe. Je me questionnai à haute voix.

  • Que comptes-tu faire, ma fille ? Tu peux les attendre et leur parler ! Mauvaise idée, conclus-je. Ils vont sûrement te dire qu’il faut encore du temps… Tu peux les suivre sans te faire remarquer ! Dans ce cas, tu apprendras peut-être où ils se cachent et tu seras en mesure de les rejoindre à tout moment !

Je me sentais coupable d’envisager de les suivre en cachette. Mon estomac et ma tête refusaient à présent de se conformer à l’éthique que j’avais toujours suivie. Je me demandais pourquoi j’avais programmé cette alarme… Il ne se passait pas deux minutes sans que je ne consulte l’heure.

Le moment approchait. Je décidai de m’accroupir à une soixantaine de mètres, à moitié dissimulée par un petit bosquet. J’étais morte de honte mais farouchement décidée à le faire.

Les garçons firent leur apparition. Nouveau coup dans ma poitrine, mes jambes plus cotonneuses que jamais. Je me fis la plus petite possible.

Ils se dirigeaient d’un bon pas en direction du Bois vert. Je les imaginai dormant à la belle étoile dans des duvets. Même pour des australiens cela me parut plutôt incongru. Où allaient-ils ? Bon sang, je n’en avais aucune idée !

Nous pénétrâmes dans le bois. Je me cachai quand ils empruntèrent un petit sentier à peine entretenu. Je n’étais pas faite pour ce genre d’affaire, je me sentais pitoyable. Ils venaient de disparaitre dans l’épaisseur de la végétation. Je paniquai en imaginant que je ne les retrouverai plus. Je forçai le pas, quitte à me faire remarquer.

Je m’enfonçai dans cette bouillonnante végétation. Elle ne ressemblait en rien à la forêt bien policée que j’avais déjà parcourue sous le dôme. L’air semblait étrangement plus épais. Des senteurs fortes, presque entêtantes, piquaient mes narines. Je me griffai les bras sur des ronces y laissant un bout de tissu d’une de mes manches, trébuchant parfois sur une racine apparente. Le silence m’entourait de toute part. Le couvert des arbres masquait en grande partie la lumière du jour. Je fis halte un instant tous mes sens en alerte. Rien ! Je continuai d’avancer. Devant moi, je découvris une maison en bois.

Son style chinois, avec ses tuiles caractéristiques en forme de becs inversés me laissa perplexe. Les rangées maîtresses du toit se terminaient par des têtes de dragons rouges. Elle se dressait au milieu d’une petite clairière faite de terre battue. Quelques grosses pierres posées çà et là semblaient avoir été disposées en fonction des règles du Feng Shui.

Je ne vis personne. La porte était entrouverte, je m’approchai. Je perçu des sons provenant de l’arrière. Je fis le tour sans bruit.

Je m’accroupis dans l’angle de la maison, seul un de mes yeux dépassait pour observer. Ils étaient là, en train de revêtir des kimonos noirs et rouges, au milieu d’une petite esplanade pavée.

Ils se saluèrent à distance, un poing serré contre la paume de l’autre main ouverte. Ils entreprirent dans la foulée la réalisation de postures que je ne connaissais pas.

Soudain, ils se lancèrent dans un combat rapide et puissant que j’avais du mal à suivre, tant leurs mouvements fluides s’enchainaient telle l’eau qui s’écoule. Ils portaient réellement leurs coups. J’étais fascinée par la beauté de leur art martial et la précision de leurs attaques. Ils semblaient être d’une force et d’un niveau comparable. Le combat dura plus d’une dizaine de minutes sans interruption et sans changement de rythme.

Au même moment, ils mirent fin à leur combat. Par la suite, ils frappèrent longuement sur des sacs en toile rugueuse, puis sur des planches en bois dressées à la verticale, recouvertes par d’épaisses cordes.

J’étais accroupie depuis presque une heure sans oser bouger. Je ressentais dans mes jambes l’effet de cette immobilité.

Sans prévenir, ils mirent fin à leur entrainement. C’est à ce moment qu’ils découvrirent ma présence. Mon visage dépassait entièrement de l’angle de la maison.

  • Bonjour Aria, lança Ethan en s’approchant de moi. Ne reste pas là, rejoins nous.

L’eau

Je me levai sans grande conviction et m’avançais vers eux. Je ne savais plus comment me comporter. Je me sentais coupable de les avoir espionnés. J’essayais tant bien que mal de cacher ma honte.

  • Ne… m’en voulez pas de vous avoir… suivis, j’avais… besoin de vous voir, bafouillai-je.
  • Tu es la bienvenue, Aria, m’annonça Allen en s’approchant à son tour. Nous avons beaucoup parlé de toi ces derniers temps.
  • Veux-tu prendre un thé en notre compagnie ?
  • Oui, Ethan ! merci, déclarai-je radieuse et en même temps surprise par cet agréable accueil.
  • Laisse-nous un moment pour une douche rapide, m’annonça Allen en souriant, et nous sommes à toi.

A moi, pensai-je. Si ça pouvait être vrai…

En entrant dans la maison, je découvris un mobilier chinois de très bonne facture qui paraissait ancien. Les murs étaient décorés par d’étranges peintures et calligraphies.

Ils me touchèrent tous les deux affectueusement l’épaule en me souriant.

Ethan plaça une bouilloire d’eau sur un vieux poêle à bois, pendant qu’Allen m’indiquait un siège où je m’assis timidement.

  • Nous en avons pour quelques minutes. Mets-toi à l’aise je te prie, me proposa gentiment Ethan.

Ils disparurent dans un couloir. Quelques secondes plus tard j’entendis le son de l’eau ruisseler sur leurs corps.

La bouilloire était en train de siffler quand les deux garçons réapparurent. Ils portaient des vêtements de ville et paraissaient détendus. Ethan préparait une théière, Allen disposait de jolies tasses sur une petite table ronde à coté de moi.

Tout était parfait. Leur tranquillité finie par m’atteindre et me calmer.

Ethan s’approcha pour déposer la théière. Ils s’assirent en face de moi. Mon angoisse repris de plus belle. Je fus rassurée, quand je lus dans leurs yeux leur plaisir de me revoir.

  • Je t’en prie Aria, dit Allen en m’invitant à prendre une tasse d’un thé vert émeraude.

La boisson dissipa toutes mes tensions. Je me sentais en confiance.

De quoi allions nous discuter ? Je les fixais l’un après l’autre.

  • Nous sommes tous les deux de très fortement attirée par toi, se confia Allen en regardant brièvement Ethan. Pour être parfaitement clair, Aria, nous n’avons jamais vécu une telle situation.

Je n’arrivai pas à croire ce que j’entendais. Pourtant, il semblait sincère.

  • Je veux que vous sachiez que je n’ai jamais eu de relation sentimentale sérieuse. Je tiens à être totalement franche, finis-je un peu gênée.
  • Faut-il comprendre que tu n’as pas eu de petit ami ?
  • Oui, Ethan.
  • Je ne souhaite pas te paraitre cavalier, repris Allen, mais comment se fait-il qu’une jeune femme aussi jolie et intelligente que toi n’ait jamais eu de relation amoureuse ?
  • Je n’en ai pas eu le temps. Ma mère est décédée quand j’avais onze ans. Je suis restée seule avec mon père inconsolable. Par la suite il est tombé gravement malade. J’ai tout tenté pour le sauver… Il est parti il y a un peu plus d’un an. C’est comme ça, terminai-je, en détournant la tête pour essuyer mes yeux.

Ils restèrent un moment sans rien dire, respectant ma peine. Allen se décida à parler.

  • Quand ce sera le moment, nous te raconterons nos histoires.
  • En attendant, proposa Ethan, soyons amis. Essayons de savoir si ce que nous vivons tous les trois peut avoir un futur.
  • Notre rencontre ne doit pas affecter les liens qui existent entre Ethan et moi, Aria.
  • Veux-tu nous accorder quelques semaines pour savoir si nous sommes en mesure de développer harmonieusement notre relation, me demanda très sérieusement Ethan.
  • Nous te promettons de ne plus t’abandonner et d’être au plus proche de toi qu’il nous sera possible de l’être, m’annonça Allen.
  • J’accepte, répondis-je après de longues secondes passées à les regarder. J’accepte vos conditions, mais…
  • Oui, Aria…
  • J’ai un souhait, Ethan !
  • Quelle est-il ?
  • Je veux vous embrasser.

J’étais surprise d’avoir réussi à leur annoncer ma condition sans bafouiller.

  • Je veux être sûre que je vous aimer tous les deux. J’ai besoin de savoir… Je veux un baiser de chacun de vous… Sur mes lèvres, murmurai-je.

Je me sentis rougir, mais je soutins sans faiblir leurs regards médusés.

  • Tu ne peux pas nous demander une telle chose, souligna Ethan, je ne pense pas que ce baiser t’apprenne vraiment ce que tu cherches à savoir.
  • Ces baisers vont compliquer une situation qui est déjà délicate, tenta de me faire admettre Allen.
  • Pour moi c’est important… Je peux m’apercevoir que j’aime l’un de vous plus que l’autre. Dois-je vous rappeler que vous m’avez demandé de vous rejoindre toute nue dans le grand bassin. Je l’ai fait, je ne me suis pas dégonflée comme vous êtes en train de le faire.
  • Tu sais bien que tu ne risquais rien ce soir là. Charlotte veillait. Rien d’incorrect ne pouvait t’arriver, elle ne l’aurait pas permis.
  • J’en suis parfaitement consciente, Ethan. Je l’ai fait parce que c’est ce que vous vouliez que je fasse. Je l’ai fait pour vous, parce que je vous aime. Je ne l’aurai fait pour nul autre. Je ne reviendrai pas sur ma condition. Elle n’est pas négociable.

Je leur adressai un regard de défi. Nous étions immobiles tous les trois, sans même un clignement de paupières.

Je respirais péniblement, exaspérée par l’attente. Ils restaient figés sans rien dire.

Soudain je pouffai de rire, ils firent de même. Ils hochèrent la tête pour me signifier leur accord.

  • C’est moi qui déciderai quand j’aurai envie de vous embrasser… Voilà, c’est l’intégralité de ma condition !

Je remarquai qu’ils étaient sous mon charme. Ils manifestèrent leur accord par un hochement de tête.

  • Bien ! souris-je. Je choisi de vous embrasser maintenant et je veux que ce soit toi le premier, Ethan.
  • Non, tu ne peux pas…, s’exclama-t-il extrêmement surpris.
  • Accompagne-moi dehors, lui intimai-je en me levant, satisfaite de mon aplomb.

Ethan se décida à me suivre, ayant abandonné toute idée d’objection. Allen, un peu tendu, souriait en nous regardant partir.

Nous nous retrouvâmes seuls dans la petite clairière. Je m’approchai lentement de lui.

J’avançai une de mes mains, il la saisit délicatement. Je l’attirai lentement tout contre moi, posai mes doigts sur son visage. Je plongeai mon regard dans le sien et me sentis électrisée par ses yeux à la fois durs et attentifs. Mes lèvres se rapprochèrent des siennes. J’y goutai doucement. Je fini par l’embrasser fougueusement. Il répondit à mon baiser bien plus intensément que je ne l’aurai imaginé. Nos lèvres se séparèrent. À son tour il saisit mon visage et me rendit mon baiser avec une passion qui révéla ses sentiments. Nous nous séparâmes à grand peine, sans nous quitter des yeux pour autant.

Allen nous regardait revenir. Je tenais la main d’Ethan. Un soupçon d’inquiétude se lisait sur son visage. Elle sembla se dissiper quand il croisa nos regards.

  • À ton tour Allen, déclarai-je souriante.

Il se leva et me suivit à l’extérieur.

Je me retournai et m’avançai vers lui.

Je me serrai contre sa poitrine. J’enlaçai sa taille et plaçai mon visage près du sien. J’appréciais chaque seconde blottie contre lui. Ses yeux à la fois tendres et masculins détaillaient mon visage. Il semblait attendre que je prenne l’initiative, ce qui ne fut pas sans me déplaire. J’admirais ses lèvres sensuelles, son visage aux traits fins qui me séduisait au plus haut point. Centimètre par centimètre, j’approchai mes lèvres des siennes. Le contact fut d’une douceur extrême. Je jouai un instant avec sa bouche, le mordant légèrement par petites touches. Finalement je l’embrassai passionnément. Ce fut un véritable bouleversement de mes sens. Je me perdis dans un baiser qui n’en finissait plus et nous portait à nous rapprocher de plus en plus intimement l’un de l’autre.

Nous rejoignîmes Ethan, j’étais radieuse.

  • Je vous aime tous les deux, j’en suis absolument sûre à présent. Ce soir je veux me balader avec vous. Je veux rire et profiter de la nuit !
  • Ok pour moi, acquiesça Allen de très bonne humeur.
  • Ce soir nous te sortons de nouveau, petite géraldine, repris Ethan, d’une voix rocailleuse qui nous fit tous rire.

—–

Vers vingt heures, après un passage par le restaurant, nous prîmes le chemin du Bois vert. Un groupe festif de jeunes gens nous accueillit.

J’étais collée aux garçons. Tout le monde comprit qu’entre nous trois c’était bien plus qu’une simple amitié. Tard dans la nuit nous rejoignîmes nos chambres, fatigués mais heureux de nos retrouvailles.

Le lendemain, un grand nombre de blogs et une tribune en particulier relataient déjà la nouvelle.

Attablés dans la cafeteria, je leur fis la lecture des articles qui étalaient notre liaison naissante.

 « RSD La sentinelle du cœur, » affichait en gros titres sur sa page centrale :

« Quand la beauté rencontre deux perfections »

« Hier soir, certains d’entre nous ont été témoins des liens particuliers qui unissent Aria Spacel, Allen Wade et Ethan Conley. Plus qu’une attraction magnétique, ces trois amants portent l’intensité des sentiments amoureux à un niveau rarement atteint, sauf peut-être par certaines grandes histoires classiques, dans la plus pure tradition du romantisme.

Quelle est ma joie de constater, combien les cœurs peuvent se trouver et s’unir en toutes circonstances.

Ce matin, plus d’espoir permis pour certaines d’entre nous. Désormais, nous savons que les deux plus beaux visages du campus ne s’appartiennent plus, mais appartiennent à la fraîche élue de leur cœur, Aria Spacel.

A se demander, disent certaines, comment, je les cite, « cette petite intrigante a pu s’approprier si vite le cœur de ces si discrètes personnes, » qui je le rappelle, n’ont auparavant jamais répondus aux nombreuses avances qui leur ont été faites.

Pour ma part, sans jalousie aucune et plutôt avec joie, je souhaite tout le bonheur du monde à ce trio si touchant.

Je me rapprocherai de vous, les amours, pour solliciter une interview exclusive, à paraître sur le meilleur blog des cœurs de Redstone Duke, qui comme tout le monde le sait, se nomme « RSD, La sentinelle du cœur. »

Fidèlement votre

« Margareth Wiggins »

Je fis la moue, la « petite intrigante » ne m’avait pas du tout plus. Allen et Ethan au contraire souriaient. Je sentis leurs jambes rejoindre les miennes sous la table.

Je continuais la lecture.

« RSD News, » ne consacrait qu’un simple billet de quelques lignes sur ce qu’il appelait « L’affaire du trio de charme ».

« Conclusion d’une double rupture annoncée et d’un fiasco à venir. L’inconscience des sentiments frappe encore. Ethan Conley, Allen Wade, Aria Spacel, plus qu’une triade étudiante… Une histoire de sexe qui les conduira au déchirement. Mêler études et relations amoureuses reste le meilleur moyen de courir droit à la catastrophe. »

« Anet Johnson »

Je fulminais, quel toupet celle-là ! J’étais cramoisie, en imaginant que tous allaient penser que j’avais eu une relation intime avec les garçons. C’était nouveau pour moi, je redoutais que quelqu’un puisse l’évoquer en me croisant dans l’école. Je sus qu’ils avaient deviné la nature de mes pensées. Leurs jambes me serrèrent plus fort.

« Ombres sous le dôme » était lui aussi succin, annonçant simplement qu’hier soir une histoire d’amour venait de naitre entre deux australiens et une franco-américaine. L’article soulignait que nous semblions vivre une relation pleine de charme et de sensualité. S’ensuivaient des commentaires sympathiques, mais aussi, quelques remarques acides de personnes intéressées par ma place ou par celle des garçons.

Cette journée, fut entre toutes que je passai à Redstone Duke, celle où je fus le plus fréquemment dévisagée. Tous semblaient nous connaitre. J’expérimentai à cette occasion les aspects négatifs de la célébrité.

Adieu anonymat, me dis-je, en regagnant le sommet de la tour en compagnie des garçons.

 

Parfaite harmonie

 

Les jours passaient comme dans un rêve. Nous nous entendions à merveille, tout se déroulait dans une parfaite harmonie. Les garçons se laissaient aller à me manifester de plus en plus leurs sentiments. Notre relation restait strictement platonique. Cette situation me rendait encore plus amoureuse, mais me frustrait, par la distance physique qu’ils avaient érigée entre nous.

Contrairement à eux, j’étais submergée par mon désir. Je n’avais pas leur self-control, pensai-je. J’espérais que rien ne viendrait assombrir la suite de notre histoire. Je sentais qu’ils hésitaient à s’engager sur le chemin d’une intimité absolue. Je comprenais qu’ils puissent redouter que cette relation à trois, ne nous conduise à un conflit de jalousie qui remettrait tout en question.

Le moment que j’aimais le moins, c’était, quand tard dans la soirée je regagnais seule ma chambre en les abandonnant. Pour oublier ma solitude nocturne je demandais souvent à Charlie de me connecter au bio-artificiel. Au bout de quelques jours, j’étais devenue capable de maintenir le lien sans effort, tout en écoutant sa voix dans mon oreille.

Nous allions partout ensemble sans jamais nous quitter. Plusieurs fois ils m’invitèrent dans la maison du Bois vert. Ils entreprirent de me donner des notions de leurs arts martiaux et notamment du Liu He Ba Fa Chuan, qui selon eux me correspondait tout à fait. Curieusement, les formes qu’ils m’enseignaient me procuraient un sentiment de paix et contribuaient temporairement à faire baisser la chaleur de mon corps.

Un matin, je leur demandai de me raconter l’histoire de cette maison. Ils me répondirent qu’elle abritait quelqu’un qui était parti en voyage et qui ne tarderait plus à revenir.

Je vis que ma question les avait embarrassés. D’un coup je les trouvai un peu mystérieux. Je ne pus m’empêcher de penser à Byron et à sa troisième catégorie, celle des étudiants qui cachaient quelque chose. Tout cela m’avait troublé plus que je ne voulu me l’avouer.

J’oubliai ce moment, quand ils me proposèrent d’aller prendre un bain vers minuit dans le grand bassin du complexe sportif. Cette fois nous avions des maillots. J’en profitai une fois dans l’eau, entourée par l’obscurité, pour les prendre dans mes bras en restant bien sage, afin d’éviter tout malaise. Au final, cette baignade eu pour effet d’augmenter ma frustration.

Le lendemain, ils me proposèrent de planifier une sortie à l’extérieur de l’école. Ils voulaient atteindre le sommet des Diablerets. Ce projet les rendait très enthousiastes.

J’avais déjà à mon actif quelques randos d’hiver en haute montagne, dans l’état de Washington. Je leur déclarai que c’était une bonne idée et leur proposai de m’occuper de rassembler le matériel nécessaire. Charlie m’aida.

Quelques jours plus tard nous étions fin prêts.

Après un coup d’œil à l’itinéraire, partir le lendemain matin très tôt nous sembla être la meilleure option. Les prévisions météo étaient parfaites.

J’allais enfin savoir à quoi ressemblait l’extérieur. Je ressentais de la joie en y pensant.

Je voulais vivre l’instant, où à plus de cinq cent mètres du dôme son nano-revêtement le rendait invisible pour tous ceux qui regardaient dans sa direction.

Cette nuit-là, je m’endormis en pensant que depuis toutes ces années où elle avait été absente de ma vie, la chance me souriait enfin.

 

La glace

 

La journée que nous avions choisie était particulièrement ensoleillée avec un vent modéré. La neige crissait sous nos chaussures à crampons. Le tintement métallique des mousquetons accompagnait notre progression.

Nous étions sortis par le sas nord du dôme qui recouvrait l’école. Ce fut Ethan qui remarqua en premier les traces de pas. Plusieurs personnes venaient d’empruntés la même sortie que nous.

Je portais au loin mon attention pour essayer de les voir. Il me fallut quelques secondes pour apercevoir plusieurs petits points noirs. Ils étaient très loin devant nous, déjà sur les pentes des Diablerets. Apparemment, nous n’étions pas les seuls à vouloir conquérir le sommet.

Je goutais enfin au soleil et à l’air pur et froid, qui me revivifiait de ces longues journées de confinement dans l’école. Ethan et Allen paraissaient de très bonne humeur. Ils avaient finalement cédé à mon désir de conduire la cordée, après que je les eus harcelés une bonne partie de la soirée.

  • Aria en route pour la conquête des Diablerets. Les médias de la Terre couvrent l’évènement de bout en bout, plaisanta Ethan. J’espère que tu as pensé à prendre un drapeau pour le planter au sommet, dit-il en souriant.
  • Je vais rester simple. Un selfie en votre compagnie fera l’affaire pour immortaliser l’évènement. Pas besoin de convoquer la presse !

Cinq cent mètres plus loin, j’arrivai au niveau du mât en verre bleu. Il indiquait la zone de rupture visuelle. Je dépassai cette frontière et me retournai. Le dôme ainsi que le gratte-ciel n’existaient plus. Le nano-revêtement de la structure rendait l’ensemble invisible.  J’étais seule avec mes garçons au milieu d’un paysage d’une beauté à couper le souffle.

Nous reprîmes notre marche, toujours dans les traces de ceux qui nous avaient précédés.

  • Active-toi, Aria. Je n’ai pas envie de dormir dehors avec ce froid polaire !
  • Ok Allen. Tu l’auras voulu… Prépare-toi à souffrir ! déclarai-je en riant.

Je repris la marche en accélérant le pas, inspirant sur deux enjambées et expirant profondément sur les deux suivantes. Un coup d’œil rapide à mon terminal m’indiqua que ma température s’était stabilisée sur trente-neuf degrés neuf dixièmes.

J’entendis les garçons rire pour une raison inconnue. J’étais sereine. Pour la première fois depuis des années, je reprenais goût à la vie.

Vingt minutes plus tard, une monté abrupte se profila devant nous, reflétant la lumière du soleil sur mes lunettes de glacier. La masse imposante du pic des Diablerets s’élevait dans son manteau de glace et de neige. Sans ralentir le rythme j’entrepris l’ascension de son flanc. Un vent froid commençait à poindre, soulevant çà et là de petits nuages de particules blanches.

Nous arrivions au point que j’avais observé un peu avant. C’était une barre rocheuse en partie glacée. Elle affleurait tel le dos d’une baleine gigantesque perdu au sein de cet océan de neige. Je l’escaladai le plus gracieusement possible, en jetant de fréquents coups d’œil aux garçons qui me suivaient, encordés huit et seize mètres plus loin. Je fis halte pour qu’ils puissent me rejoindre.

  • Allen, Ethan, tout va bien ?

J’étais contente de les voir me sourire quand ils arrivèrent à mon niveau.

  • Parfaitement bien, ma belle, répondit Allen avec un clin d’œil.
  • Pour moi aussi tout va pour le mieux. Je t’avais sous-estimé, tu te débrouilles sacrément bien pour une petite frimeuse de Chicago, me chambra affectueusement Ethan.
  • À croire que tu as fait ça toute ta vie, s’étonna Allen.
  • La belle et la bête, plaisanta Ethan quand Allen me gratifia d’un baiser sur la joue. Un remake tant attendu et toujours apprécié…

Je ne parvenais pas à savoir si Ethan ressentait de la jalousie. Je compris qu’il ne plaisantait peut-être pas autant qu’il en donnait l’air. Je décidai de mettre un terme à cette situation.

  • Repartons ! Il nous reste encore plusieurs heures avant d’arriver au sommet. Je tiens à revenir victorieuse de cette montagne, déclarai-je enjouée.

Un coup d’œil à mon terminal m’informa que nous venions de franchir deux mille sept cent mètres d’altitude. Devant nous la paroi presque verticale commençait son ascension vertigineuse. Je bifurquai pour suivre une ligne de roches enneigées, pour nous positionner dans le couloir de notre itinéraire. À ma droite, un vide de plusieurs centaines de mètres me procurait un sentiment intense d’exister.

Autour de nous s’étalaient des paysages d’une parfaite beauté de blanc immaculé, recouvrant des forêts et de splendides vallées, dans lesquelles coulaient de petits cours d’eau glacés. J’étais heureuse de partager ces moments avec eux. Je me retournai pour les voir, ils me sourirent en retour.

Quelques centaines de pas plus loin, j’entendis loin au-dessus de moi une détonation assourdie. Je perçu un inquiétant craquement.

Très vite, il s’amplifia pour devenir un terrible grondement sourd. Je fus prise de terreur quand je compris qu’une avalanche venait de débuter.

Je la vis arriver vers nous. Un courant d’air soudain balaya la neige autour de moi. Je me jetai au sol. Je plantai mon piolet aussi profondément que je le pus et m’y agrippais de mes deux mains gantées. La tension imprimée sur ma corde fut violente, le choc me tirait en arrière. De longues secondes passèrent. J’étais presque entièrement ensevelie.

Soudain, plus aucun bruit… La corde qui me reliait aux garçons était tendue à l’extrême. Elle me maintenait clouée au sol.

  • Vous m’entendez ? hurlai-je, oppressée par une terrible angoisse.

La voix d’Ethan me parvint faiblement d’en dessous.

  • Allen est inconscient… C’est fini pour nous… Impossible de remonter. Tu dois te sauver ! détache-toi Aria, coupe la corde ! Je n’arriverai pas à le faire moi-même… Coupe cette corde Aria !
  • Jamais, criai-je en retour. Je vais vous sortir de là.
  • Tu n’y arriveras pas… Coupe cette foutue corde, tu m’entends !
  • Jamais, hurlai-je de nouveau, les larmes aux yeux.
  • Sauve-toi Aria ! l’entendis-je crier pour la dernière fois avant que je décide d’agir.

Abandonnant d’une main mon piolet, je saisis fermement la corde et me retournai sur le dos. La tension exercée sur mon bras qui nous supportait moi et les garçons m’arracha un cri de douleur. Je repliai mes jambes et j’enfonçai profondément mes crampons dans le sol glacé. Je commençai à contracter tous les muscles de mon corps. Je sentis ma température corporelle grimper en flèche. J’étais consciente que je ne survivrai pas à ce niveau de sollicitation. Je n’avais plus qu’une idée en tête, les sauver.

Je me préparai au choc du poids qui allait me projeter en avant. Ma deuxième main lâcha le piolet et agrippa la corde. Je fus entrainée. Je fléchis les genoux et me pliai en deux pour compenser la traction irrésistible qui me tirait vers le vide mortel. Je laissai échapper un cri de rage, le visage en feu, le corps dévoré par une chaleur que je n’aurais jamais cru pouvoir ressentir. Je tenais le poids d’Allen et d’Ethan à bout de bras. Centimètre par centimètre, je commençai à tirer sur la corde. Je sentis mes forces décupler rapidement en même temps que ma chaleur corporelle continuait d’augmenter. À présent, c’est en dizaines de centimètres à chaque traction que je récupérais la corde qui me séparait de mes garçons. Quelques secondes plus tard je tendis une de mes mains à Ethan. Il s’en saisit de toutes ses forces.

À nous deux, nous remontâmes Allen qui commençait à reprendre connaissance. Du sang coulait de son cuir chevelu.

L’instant d’après, je m’écroulai au sol, enveloppée par la vapeur que la chaleur insensée de mon corps produisait. Je perdis peu à peu conscience.

Ethan toucha la peau d’Aria. Il n’avait jamais ressenti une telle température provenant d’un être humain. Il dégagea son terminal de poignet et scanna son corps.

« Quarante-huit degrés huit dixièmes, en augmentation, annonça l’appareil, elle ne respire plus. »

  • Réfléchis vite, se criât-il à lui-même.

Allen venait de reprendre ses esprits. Il contemplait la scène, sans parvenir à comprendre ce qui était en train de se jouer.

  • Allen, déshabille Aria et couvre la de neige. Fais vite. Je vais lui demander de nous aider.
  • Dis-lui de venir !

Allen enleva le plus rapidement qu’il put les chaussures et la combinaison d’Aria. Avec ses mains il la recouvrit entièrement d’une épaisse couche de neige et de glace, qui laissa seulement apparaitre son visage.

Ethan était assis. Il contemplait d’un air absent la vallée en contrebas.

Aria, sans aucun signe de vie, gisait dans son linceul blanc. Ses yeux grands ouverts contemplaient un ciel bleu infini.

Une forme apparue à côté d’Allen. Elle s’empara vivement d’Aria en la soulevant sans effort, puis disparut en un clin d’œil.

Un grand vent se leva sur les cimes des Diablerets. Ethan et Allen restaient seuls, perdus au milieu de cet immense océan de vagues blanches.

 

Renaissance

 

J’entendais comme un bruit d’eau qui coule doucement. Ma bouche était pâteuse, mes idées confuses. Mes mains reposaient sur une natte rugueuse, mes yeux observaient un plafond fait de poutres de bois et de tuiles ocres posées par-dessus. Au bout d’un moment, je reconnus la maison chinoise du Bois vert. Une légère odeur d’encens planait dans l’air de cet endroit étrange.

À mesure que je récupérais mes sens, je sentais la vie revenir en moi comme si rien ne s’était passé, comme si je venais de me réveiller d’un mauvais rêve, dans lequel je sauvais au prix de ma vie celles d’Allen et d’Ethan. J’étais allongée sur un couchage posé à même le sol.

  • Vous serez en meilleure forme dans quelques minutes, dit une voix étrange aux intonations particulières et à la diction parfaite.

Je tournai la tête dans la direction de celui qui venait de me parler. À quelques mètres de moi, un homme massif était assis sur un coussin vert dans la position du lotus. Son buste était parfaitement droit, ses mains reposaient sur ses cuisses. Pieds nus, il était vêtu d’une veste chinoise blanche et d’un pantalon de kimono noir. Son visage était dans une ombre. Je ne pus le voir distinctement.

J’essayai de me tourner sur le flanc, mais n’en eu pas la force.

  • Attendez encore un peu, me conseilla la voix de l’homme, vos forces vont vous revenir.
  • Qui êtes-vous, demandai-je avec difficultés.
  • Je m’appelle O’Chan, je suis le père d’Allen et d’Ethan. Vous êtes en sécurité.
  • Où sont-ils ? questionnai-je, soudainement inquiète.
  • N’ayez aucune crainte, ils vont bien. Ils sont encore là où cet accident s’est produit. Vous les reverrez bientôt.
  • Comment suis-je arrivée ici ? Je ne me souviens de rien sauf d’avoir eu l’impression de mourir. Cela me semble si irréel…
  • Je vous ai préparé un thé « Baihao Yinzhen », il vous aidera à dissiper les dernières traces de votre épreuve.

Il me montra une petite théière en porcelaine blanche et une tasse posées à côté de mon couchage.

Je sentais mes forces revenir. Je réussis à me redresser sur le coude. Je me rendis compte que j’étais vêtue d’un kimono gris, tenus à ma taille par une ceinture en tissus. J’étais en chaussettes.

  • Où sont mes vêtements ?
  • Vous les retrouverez bientôt. Soyez sans crainte.

Je réussis à m’assoir, les jambes près de mon corps. Dans cette position, je pouvais enfin voir celui qui avait dit être le père des garçons et s’appeler O’Chan.

Il avait les traits chinois de l’ethnie des Hans, son visage était étonnamment musclé. Hormis des sourcils grisonnants, il ne présentait aucune pilosité. Son crane au front bombé était lisse et bien proportionné. Un léger sourire semblait peint sur ses lèvres. Ses joues étaient rondes et pleines. Des yeux vifs plutôt sombres se devinaient derrière des paupières mi-closes. La paix semblait ruisseler de sa personne. Pendant un instant, je m’imaginai être en présence d’un bouddha vivant. Un de ces êtres qui transcendent le temps et qui apportent la lumière partout où ils se trouvent.

  • Buvez, Aria. Vous avez grand besoin de reconstituer vos forces.

Je m’exécutai en versant un peu de thé dans la tasse. Il avait une jolie couleur jaune clair. Lentement, je portai la tasse à mes lèvres. Il dégageait une saveur fraîche et un goût velouté. Boire me procura un bien immense. Je sentais la vie revenir en moi.

  • Vous semblez avoir récupéré.
  • Je me sens beaucoup mieux, merci. Pouvez-vous me dire pourquoi je suis ici ? Comment suis-je arrivée chez vous ?
  • Je ne crois pas que vous le dire simplement serait bien avisé.
  • Pourquoi, je vous prie ?
  • Parce que vous ne me croiriez sans doute pas, répondit-il d’une voix toujours douce.
  • Depuis combien de temps suis-je ici ?
  • Un peu plus de deux heures.

Que pourrais-je ne pas être en mesure de croire ? Je m’étais senti mourir avant de me réveiller bien vivante.

  • Je dois rejoindre les garçons.
  • Cela est prévu, mais pas comme vous l’imaginez.

Je scrutai O’Chan. Je ne comprenais pas ce qu’il avait voulu dire par « pas comme vous l’imaginez ! »

  • Je ne comprends rien à ce qu’il se passe, tonnai-je, comment est-il possible que je sois encore en vie, que m’avez-vous fait ? Comment suis-je venue ici ? Nous sommes sous le dôme de Redstone Duke. Charlie aurait dû depuis longtemps ordonner que je sois transférée en salle médicalisée. D’ailleurs, demandons-lui son avis.
  • Ne vous donnez pas cette peine.
  • Comment ça !
  • Il est temps pour vous de rejoindre Ethan et Allen. Ce soir je répondrai à vos questions. Avant cela, il va falloir que vous reveniez à l’école.
  • Nous y sommes, pourquoi ne pas dire aux garçons de nous rejoindre tout simplement ?
  • À ce soir, éluda-t-il.
  • Mais c’est totalement illogi…

Je ne pus terminer ma phrase. La luminosité de la pièce décrut rapidement, un froid intense me saisit. Une lumière d’un blanc éclatant me contraint à cligner des yeux pour m’y habituer. J’étais assise dans la neige. Au loin, un paysage de montagnes et de forêts enneigées emplissait mon champ de vision. Allen et Ethan se tenaient à côté de moi.

  • Remets ta combinaison et tes chaussures, me dit Allen avec douceur tout en m’aidant à me relever.

Il me tendit mes vêtements.

  • Mais que se passe-t-il ? Quelqu’un va-t-il enfin répondre !
  • Ce soir, me rassura Ethan. Tu sauras tout ce soir. Sois patiente, ajouta-t-il, un sourire bienveillant aux lèvres.

Je me rhabillai en vitesse, pendant que les garçons s’employaient à se répartir et à charger tout le matériel sur eux.

Nous effectuâmes un retour rapide vers Redstone Duke. Je progressais entre Allen qui ouvrait la route et Ethan qui fermait la marche. Pendant le voyage de retour nous fûmes tous silencieux. J’étais inquiète. Je sentais que malgré leur mutisme, ils étaient très attentifs à moi.

Avant d’atteindre le sas de l’école, ils me demandèrent de ne pas évoquer ce qui s’était passé sur la montagne. J’acquiesçai. Ils savaient que ma confiance en eux était totale.

Nous nous rendîmes directement dans nos chambres sans échanger un mot. Je me couchai.

  • Charlie, sais-tu qui étaient ceux qui nous avaient précédé sur les pentes des Diablerets ?

« Oui, Aria, ce sont cinq étudiants de l’école. »

  • Je les connais ?

« Tu en connais deux. Byron Alastor et Evrielle Dorlisse. »

  • Avez-t-ils des explosifs sur eux quand ils ont quitté l’école ?

« Non, Aria. Mes senseurs ont enregistré l’explosion. Si tu crois qu’ils sont à l’origine de la détonation qui a déclenché l’avalanche, ils se sont sans doute servis d’explosifs déposés préalablement par une autre personne. »

  • Pourquoi, Charlie ? Pourquoi voudraient-ils nous tuer ?

« C’est ce que nous allons découvrir, Aria. »

Avant de trouver le sommeil, je tournai et retournai dans ma tête tous les évènements  de cette journée. Je ne savais quoi penser de ce qu’il venait de nous arriver.

O’Chan

 

Je me réveillai en entendant la voix de Charlie dans mon oreille.

« Comment te sens-tu, Aria ? »

  • Etonnamment bien !

« Les garçons t’attendent dans le salon depuis plus d’une heure. »

Je me levai d’un bon et me dépêchai de les rejoindre.

  • Comment te sens-tu, demanda Ethan.
  • Bien, mais insatisfaite comme vous devez l’imaginez. Je n’arrive pas à comprendre ce qu’il s’est passé. J’ai besoin de réponses, ajoutai-je, très perturbée.
  • Nous en parlerons dans peu de temps, rassure-toi, dit Allen. Partons maintenant.

Quelques temps plus tard, nous étions en route sur le chemin conduisant au Bois vert. Il faisait presque nuit. Encore une fois, le trajet s’effectua en silence. Bientôt, la clairière où se nichait la maison d’O’Chan apparut.

Je fus surprise en constatant qu’il nous attendait à côté de la porte, comme s’il savait exactement quand nous arriverions. Il avait toujours ce léger sourire aux lèvres que je lui avais vu un peu plus tôt. Il s’inclina à notre arrivée et d’un geste nous invita à entrer.

Je franchis le seuil en premier. Je n’étais pas à mon aise, à la fois impatiente d’obtenir des explications, mais nerveuse à l’idée de ce que je pourrai apprendre.

Des tapis étaient disposés dans la pièce principale, devant un énorme coussin où il me pria de m’assoir. Les garçons s’installèrent de part et d‘autre d’O’Chan, en face de moi.

Je ne les avais jamais vus aussi sérieux. Je découvrais une autre facette de leur personnalité, qui les rendaient infiniment plus matures. Mes garçons me cachaient des choses, conclus-je.

  • Soyez la bienvenue, Aria. Permettez-moi de vous témoigner toute ma reconnaissance pour avoir sauvé la vie de mes deux fils, annonça-t-il, à ma grande surprise. Nous vous manifestons toute notre gratitude.

Ses deux fils avait-il dit… Sa déclaration me laissa songeuse. Je ne comprenais pas ce qu’il entendait par là… Comment les garçons pouvaient-ils être les fils d’O’Chan ! Les avait-il adoptés ?

Ethan et Allen, assis sur leurs talons, s’inclinèrent profondément devant moi au point que j’en fus extrêmement gênée. En cet instant j’aurais voulu les prendre tous les deux dans mes bras, leur faire comprendre que ma vie n’aurait plus eu de sens s’ils n’étaient plus avec moi en ce moment. La solennité du moment, me dictait de ne pas céder à manifester mes sentiments, pourtant, j’en mourrais d’envie.

Ils apportèrent une théière accompagnée de jolis bols chinois. Un long moment passa pendant que nous dégustions le thé en silence. Finalement, n’y tenant plus, je me décidai à parler.

  • Monsieur O’Chan annonçai-je un peu gauchement, j’aime Ethan et Allen. Je n’aurai jamais pu supporter qu’ils disparaissent. Je pense que vous me comprenez ?
  • Aria, me dit-il avec son accent si particulier, depuis le début de la création, lors du Tao primordial, quand n’existaient ni le temps ni l’espace que nous connaissons, mais seulement l’informé, la manifestation fût Une et féminine. Elle engendra le Deux, masculin, qui était la conscience qu’elle venait d’acquérir d’elle-même en tombant dans sa création. De ce couple naquit le Trois, tel un fruit porté à manifester les milles choses de ce monde. Vous êtes ce Trois, Aria. Avec mes fils, vous êtes la triade qui symbolise la fertilité de ce monde. Rendez les heureux, je vois que vous en avez le pouvoir. Mais puis-je vous mettre en garde ? Faites attention aux écueils, ils sont nombreux. Vous devrez faire preuve d’autant de sagesse que de persévérance dans votre quête de stabilité. Un triangle n’a qu’une assise relative, qu’il convient de comprendre pour en connaitre le point d’équilibre qui engendre l’union parfaite.

Mon cerveau tournait à toute vitesse. Venait-il bénir à sa manière mon souhait d’être liée à ses deux fils ? M’avait-il mise en garde malgré tout ? J’eus du mal à me décider. Finalement, je décrétai qu’il venait de me souhaiter, à sa manière, tout le bonheur du monde.

L’atmosphère se détendit peu à peu. Ethan me gratifia d’un clin d’œil, Allen d’un sourire.

  • Mes fils vont vous parler de notre famille, annonça O’Chan.
  • Quelles sont tes questions, demanda Allen.
  • J’en ai une foule à poser. Commencez par me dire qui est Monsieur O’Chan.
  • Je te présente notre père adoptif, répondit Ethan.
  • Ethan avait un an, repris Allen, quand il l’a recueilli suite à la mort de ses parents dans un accident d’avion. O’Chan étaient un ami de longue date de la famille Conley.
  • Qu’en est-il pour toi, Allen ? questionnai-je.
  • Son histoire, commença Ethan, diffère de la mienne sur un seul point. Allen était le fils adoptif de mes parents. O’Chan l’a également recueilli. Nous avons à deux semaines près le même âge.

J’étais bouleversée d’apprendre que mes garçons étaient des orphelins, qui n’avaient certainement aucun souvenir de leurs parents. J’étais malgré tout contente qu’ils aient un bon père adoptif.

Ils servirent à nouveau du thé. Mille questions tournaient dans ma tête. Les yeux d’O’Chan témoignaient de la paix qui l’habitait.

  • Je suppose que vous avez encore de nombreuses interrogations, Aria ? me demanda-t-il, comme s’il avait lu mes pensés.
  • Oui, la principale c’est comment ? annonçai-je, en montrant l’hologramme de mon terminal.

Il indiquait trente-six degrés et six dixièmes, la température actuelle de mon corps.

  • Je vous donne la possibilité de vivre, Aria, à vous de saisir cette chance.
  • Comment y êtes-vous parvenu ? demandai-je incrédule. J’y travaille depuis presque deux ans sans résultat. Et puis par quelle magie me suis-je retrouvée avec les garçons sur les pentes des Diablerets, en étant la seconde d’avant avec vous dans cette pièce ?

Des frissons parcouraient mon dos. Je ne parvenais pas à comprendre comment je pouvais être au centre de tous ces mystères. Comment les garçons que j’aimais et que je croyais connaitre, pouvaient avoir une part d’ombre qui me dépassait. Tout cela me donnait le vertige.

  • Je ne souhaite pas encombrer votre esprit, Aria. Mes fils prendront le temps de vous expliquer certains détails qui ne vous concerne pas directement.

Un long silence s’établie entre nous.

  • Aria, reprit-il, j’ai simplement permis à votre corps, d’accepter momentanément les changements physiologiques qui s’opèrent en vous.
  • Comment ?
  • Connaissez-vous la médecine Chinoise, Aria ? Les méridiens extraordinaires, ou pour le moins les méridiens d’acupuncture ? Sans doute pas l’alchimie Taoïste, ni les six unions, les huit méthodes et la circulation du Chi qui font partie de nos pratiques ancestrales…
  • Pas vraiment, non. Je n’ai presque pas étudié ce sujet.
  • Je me suis servi du Chi, pour harmoniser le fonctionnement de votre corps quand je vous ai ramené ici. Je me dois de vous préciser, que je n’ai en aucun cas mis un terme aux transmutations que vous avez-vous-même initié. Notre Ordre a des règles, elles sont strictes. Nous pouvons accompagner, mais en aucun cas nous substituer au destin d’un être. Votre rétablissement et par extension votre vie vous appartiennent. Il est de votre devoir d’apprendre vous-même comment surmonter ces épreuves. Il le faut, si vous désirez continuer à vivre. N’ayez crainte, nous vous apporterons notre aide. Mes fils guideront vos pas sur cette voie.

J’avais encore mille questions mais aucun courage pour les poser. Je n’arrivais tout simplement pas à comprendre quoi que ce soit, à ce qu’il venait d’évoquer depuis mon arrivée.

  • Nous reverrons-nous si je souhaite vous poser des questions particulières ?
  • Vous êtes ici chez vous, répondit-il en souriant un peu plus que d’habitude.

O’Chan s’inclina. Les garçons se levèrent. Je compris que ma deuxième rencontre avec lui venait de s’achever. Je m’inclinai maladroitement, j’avais l’impression d’être une potiche sans aucun raffinement.

Une fois hors de vue de la maison, je m’emparai follement des garçons pour les serrer contre moi.

  • Je vous aime.

Blottis dans leurs bras, j’eus droit à de tendres caresses.

  • La prochaine fois que tu nous sauves, essaie de ne pas mourir, me chambra Allen. C’est quand même un peu extrême, ne trouves-tu pas ?
  • Tu ne fais pas les choses à moitié, enchaina Ethan.
  • Vous n’êtes pas drôles ! me plaignis-je un brin en colère.
  • Tu crois qu’elle a fait tout ça pour nous séduire, demanda Allen, feignant un air candide.
  • Avec sa frimousse d’ange et son splendide petit nez ! Sans aucun doute…

Je bougonnai en prenant bien garde à ne pas échapper à leurs bras. Un peu plus tard, après être passée prendre de quoi dîner, nous étions de retour dans notre logement.

L’ambiance était détendue. Je décidai que c’était le meilleur moment entre deux bouchées, pour poser quelques questions aux garçons.

  • Que fait O’Chan au sein l’école ?
  • Il s’occupe d’enseigner les arts martiaux chinois, m’annonça Ethan.
  • D’où vient-il ?
  • Il est originaire d’un petit village au pied du mont Huashan.
  • C’est un endroit connu ?
  • C’est l’une des cinq montagnes sacrées en Chine, tu devrais étudier un peu plus la géographie, me tança Allen en rigolant. Elle a donné asile à bien des sages au cours des siècles. Le fondateur du style de boxe des six unions et des huit méthodes nommé « le Sage de la rivière » y a séjourné pendant de très nombreuses années.
  • Je ne suis pas vraiment parvenue donner un âge à votre… Père, serait-il inconvenant de vous le demander ?

Je sentis un malaise, un flottement incompréhensible. Ils se regardaient sans me répondre.

  • Quoi ? Vous en faites une tête ! Bon… Apparemment ce n’est pas correct de demander l’âge d’un homme en Chine. C’est ça ?
  • Non ! Tu devrais lui poser toi-même cette question, reprit Allen.
  • Il est si vieux que cela, tentai-je de plaisanter. Certains asiatiques ne font pas leur âge.

Aucune réponse ne vint. Le nez dans leurs assiettes, ils avaient soudain décidé de ne laisser trainer aucune miette.

  • Autre chose que je ne dois pas savoir ? grinçai-je.

Je ne voulais pas plomber la soirée, j’enchainai sur une autre question

  • A-t-il été marié ?
  • Son épouse est décédée il y a longtemps, me répondit Ethan.
  • A-t-il des enfants ?
  • Non, mais une partie de sa famille réside en Chine continentale.

Je décidai d’arrêter d’évoquer le sujet O’Chan, pour leur poser des questions plus personnelles.

  • Croyez-vous que notre relation à un avenir ? Qu’il est possible pour deux hommes d’aimer une seule femme sans ressentir de la jalousie ? Que nous puissions nous aimer, sans que l’un de nous trois aime plus que les deux autres ? Dites-moi que je ne suis pas en train de rêver à une histoire irréaliste !
  • Nous pouvons y parvenir, Aria, déclara Allen en me prenant la main. Je pense qu’Ethan sera d’accord avec moi.
  • Je le suis, mais nous devrons tout inventer. Je n’avais jusqu’à présent jamais envisagé de partager une femme avec un autre garçon, fut-il mon frère adoptif. Je pense que tu dois mesurer tout ce que cela implique.
  • Je suis consciente que ça ne doit pas être facile. Je sais que vous avez plus à perdre que moi dans cette aventure, mais je ne renoncerai jamais à sentiments. C’est au-dessus de mes forces.
  • Aria, déclara Allen d’une voix douce, nous devons dans un premier temps nous faire à cette situation. Nous verrons bien par la suite si nous parvenons à en tirer le meilleur.
  • J’ai besoin de vous sentir avec moi ce soir, leur annonçai-je, encore une fois gênée par ma demande abrupte.
  • Comment ça… Sembla s’étonner Allen en soulevant un sourcil irrésistiblement attirant.
  • J’aimerai que vous couchiez dans mon lit cette nuit. Je ne veux pas me retrouver seule !
  • Ce serait une première, souligna Ethan.

Devant ma mine un peu triste, il rajouta :

  • Mais il faut bien un début à tout. Qu’en penses-tu, Allen ?
  • Ou dans une des vôtres si vous préférez, tentai-je, angoissée par un possible refus.
  • Ce sera une nuit pas comme les autres… N’est-ce pas, Aria ? finit-il par dire en souriant.

Pour la première fois nous partageâmes mon lit. Je portai un pyjama. Les garçons restèrent au-dessus de mon drap. Je les avais malgré tout à mes côtés. Je lovai mon dos contre Ethan, mes mains tenaient celles d’Allen, son visage était à quelques centimètres du mien. Cette nuit-là, je dormis apaisée.

Le réveil de mon terminal sonnait. Il indiquait sept heures trente. J’étais seule. Je les cherchai fiévreusement des yeux. Personne.

« Ne t’inquiète pas, » entendis-je Charlie dans mon oreille. « Ils sont en train de prendre une douche. Je me dois de te signaler, qu’ils ont passé une des plus belle et en même temps une des plus mauvaises nuits de leurs vies. »

  • Comment ça ?

 « Je ne les avais jamais vus aussi rayonnant que ce matin, mais tu as occupé une grande partie de ton lit cette nuit. Pour ne pas te réveiller, ils ont eu à se satisfaire du faible espace qui leur restait. Pour tout te dire, ils n’ont quasiment pas dormi. »

Je m’en voulais de ne pas avoir pensé à ce détail. Je pris une douche puis m’habillai rapidement. Je les rejoins.

Ethan était dans le salon, Allen devait être encore dans sa chambre. Je m’approchai de lui, il me souhaita le bonjour. Sans lui répondre je l’enlaçai et l’embrassai passionnément.

Je vis qu’il était enchanté par mon baiser.

  • Un splendide début de journée, m’annonça-t-il en me serrant contre lui.

Sa main massait ma nuque, je ronronnai de plaisir à son contact.

  • Tu crois que je peux aller dire bonjour à Allen ?
  • Je suis sûr qu’il en serait ravi !

Je ne m’annonçai pas en entrant. Il terminait d’enfiler un léger pull.

  • Bonjour, Aria !

Sans lui répondre je l’enlaçai. J’embrassai ses belles lèvres et restais un long moment dans ses bras.

  • Allons rejoindre Ethan, me souffla-t-il au creux de l’oreille.

Nous prîmes tous les trois le chemin de la cafeteria. Il était loin le jour où j’avais croisé messieurs « salut et bonne journée Aria ».

La fin de l’année

Nous plaisantions sur notre nuit, attablés à la cafeteria. Les garçons, de très bonne humeur,  n’arrêtaient pas de me rappeler que je prenais beaucoup de place en dormant.

En les écoutants, j’envisageais notre trio dans le futur. Je tentais d’imaginer les situations que nous allions vivre et auxquelles je n’avais pas encore pensé. Elles apparaissaient toutes en même temps, me rendant de plus en plus rouge.

  • Désolée pour votre nuit, bafouillai-je. Je vais voir ce que je peux faire !

« Je m’en suis occupé, m’annonça Charlie dans l’oreille. Tu n’as plus qu’à valider la facture qui est sur ton terminal. Cet après-midi, un lit aux dimensions adéquates sera installé dans ta chambre. »

  • Merci Charlie !

D’un clic, je réglai la facture.

  • À qui parles-tu, me questionna Allen.
  • À Char… lotte, me repris-je, en virant de nouveau cramoisie.
  • Non, tu parles seule ma pov fille, déclara Ethan.
  • Je vous raconterai tout ce soir, répondis-je, embarrassée que quelqu’un d’autre que les garçons puissent entendre.

L’arrivé de mes quatre amis fut un soulagement. Je commençais à perdre pieds sous leurs regards croisés qui scrutaient mon visage. Ils tentaient de deviner ce que j’allais leur dire, et sans doute pourquoi mon visage affichait des coups de soleil intermittents.

  • Je suis contente de vous voir, leur annonçai-je quand ils furent à quelques mètres de nous.
  • Tu as intérêt de nous en parler ce soir, protesta Allen à voix basse. Dans le cas contraire je ferai la grève de ton petit lit.
  • De toute façon tu n’as pas le choix, murmura Ethan, avec son plus beau sourire.
  • Bonjour, Aria San, bonjour à vous tous ! pouvons-nous nous joindre à vous, demanda Aiko.

Je regardai mes garçons, ils semblaient d’accord.

  • Oui, asseyez-vous. Je suis heureuse de vous revoir. Voici Allen et Ethan des… amis, dis-je difficilement. Les garçons, je vous présente Aiko, Elisée, Célia et Kenji.
  • Content de voir qu’Aria s’est faite des amis, enchanté de vous rencontrer. Je suis Allen.
  • Ethan… Bienvenus à notre table, amis d’Aria San. Tu nous avais caché tes nouvelles relations, Aria San. Puis de rajouter un brin taquin. Je trouve que le San te va à merveille !
  • Bonjour Aria, bredouilla Elisée. Tout le monde a entendu parler des garçons sur le campus de l’école. Il y a plein d’articles sur votre relation.

Cette fois, c’était à moi de rougir en leur présence. Je ne pouvais pas continuer ainsi, il fallait que j’affirme et assume mes choix ainsi que mes sentiments pour eux. Les garçons comprirent ma gêne. Comme par magie nos mains se rejoignirent.

  • Vous formez un très jolie trio, nous félicita Célia.
  • Tous mes vœux de réussite vous accompagnent, déclara solennellement Kenji.

Les effusions passées, ils évoquèrent de nouveau le projet de création d’une famille étudiante.

  • As-tu réfléchi à notre proposition, Aria San ?
  • Je ne vois pas ce qui pourrait nous en empêcher, Aiko, déclarai-je contente à l’idée qu’Ethan et Allen puisse y participer. Qu’en pensez-vous les garçons ?
  • Si vous m’acceptez j’en suis, souligna Allen.
  • Pareil pour moi, conclu Ethan. Tes amis me plaisent… Cela me suffit amplement pour accepter votre invitation.
  • Comment allons-nous baptiser notre famille, demanda Kenji.

S’ensuivit une liste de noms, que tout le monde se mit à proposer dans un joyeux brouhaha, où personne n’écoutait ce que disait l’autre.

  • Un peu de silence, je vous prie ! J’attendis que tous se taisent pour reprendre. Nous n’allons pas y parvenir sans un peu de calme.

« Je puis vous proposer un nom, » intervient Charlie.

  • Charlie ce n’est pas le moment, gémis-je.
  • Motoko Sama, c’est avec grand plaisir que nous écouterons, déclara Aiko.
  • Que proposes-tu Motoko, demanda Elisée.
  • Motoko ! m’exclamai-je. Comment diable l’entendez-vous ?
  • Nous avons ce que tu sais nous aussi, déclara Kenji.
  • De quoi parlez-vous, s’inquiéta mon Allen.
  • J’aimerai savoir qui est ce Charlie et cette Motoko, demanda mon Ethan.

Il devenait presque vital de les mettre au courant de nos micros d’oreille. Mis à part eux, nous semblions tous en posséder.

  • Je vais vous expliquer, leur dis-je, mais avant, sortons pour nous rendre dans un endroit plus discret.
  • Tu nous fais des cachoteries, s’exclama Ethan sur un ton feint de reproche.
  • Noooon, répondis-je en lui prenant la main. J’ai juste oublié de vous en parler. Il s’est passé tant de choses ces derniers temps.

« J’ai préparé deux micros pour tes garçons, Aria. Une artificielle les leur remettra quand ils seront au rez-de-chaussée. Pour ton information, en vous comptant, il n’y a que dix étudiants dans l’école qui en sont équipés. »

  • Allons faire un tour, déclarai-je en me levant.

En sortant de la tour, une synthétique nous remit deux petits coffrets. En chemin je leur expliquai comment procéder. Au détour d’un bosquet, ils s’en équipèrent en suivant mes instructions.

« Bonjour Allen et Ethan, » entendis-je dans mon oreille.

  • Salut Charlotte ! répondirent-ils de concert.

Mes quatre amis soulignèrent que c’était Motoko et non pas Charlotte.

  • Et pour moi c’est Charlie, m’esclaffai-je.
  • Une vrai bande de doux dingues, commenta Ethan avec son détachement coutumier.

Je pris mes garçons joyeusement par la main. J’étais contente de constater, que notre famille serait finalement d’un hétéroclisme rafraichissant.

« Je propose Charlie’s Angels, » dit Charlotte-Charlie-Motoko en rigolant bien fort dans nos oreilles.

  • Dans tes rêves, rétorqua Allen, soutenu par Ethan.
  • Et pourquoi pas Charlotte Dream Team ? Puisque nous sommes dans le ridicule le plus complet, autant nous vautrer dedans en entier ! conclu Ethan.
  • Motoko Sama Gumi serait un joli nom, intervint Aiko.
  • Char…Lôtte ! C’est Char…Lôtte, pas Motoko, martela encore une fois Ethan.

Tout en écoutant notre joyeuse bande, mon attention fut attirée par un jeune étudiant qui marchait dans notre direction. Il était à quelques mètres de nous, quand je remarquai son étrange comportement. Il titubait légèrement, portant sa main droite sur un côté de sa tête. Il s’écroula soudain juste devant mes pieds en vomissant.

Ethan se précipita vers lui, Allen s’entretenait de la situation avec Charlie. Je m’approchai et constatai qu’il était en train de mourir.

Ses yeux étaient fixes et dilatés derrière ses paupières tombantes. Ethan pratiquait déjà un massage cardiaque tandis qu’Allen l’insufflait.

Moins d’une minute après qu’il eut touché terre, un grand drone de secours fit son apparition en vrombissant de ses quatre hélices. Un artificiel arrivait vers nous en courant à une vitesse folle.

Le drone s’était déployé au-dessus du corps. Les multiples bras de la machine s’activèrent tous en même temps. Une rapide intubation eu lieu. Au même moment sa chemise était déchirée et des électrodes placées sur son torse.

« Impulsion dans trois secondes ! Veuillez reculer, » annoncèrent les haut-parleurs du drone.

Le choc eut lieu, le monitoring de la machine était visible sur un écran situé sur le côté de sa carrosserie. Aucune activité cardiaque, la pression artérielle était presque nulle. Une aiguille se planta profondément dans la poitrine de l’infortuné.

« Impulsion dans trois secondes. » Annonça de nouveau la machine.

Pendant ce temps, l’artificiel déployait un berceau-civière rigide. Un nouveau choc électrique fut administré.

« Protocole d’urgence absolue, » annonça l’artificiel.

En quelques secondes, il disposa le corps de l’étudiant sur le berceau. Des sangles sécurisèrent automatiquement son corps et le drone solidarisa l’ensemble en dessous de lui.

Les pales de la machine vrombirent rageusement. Il s’envola en direction de la clinique de l’école, soulevant un large nuage de poussière.

Nous étions tous bouleversés. Les quatre pleuraient silencieusement, Mes garçons me prirent dans leurs bras sans dire un mot. Après mon père, je venais de voir pour la deuxième fois quelqu’un mourir sous mes yeux. Je m’accrochais à eux de toutes mes forces.

Un long moment plus tard, nous convînmes de nous diriger vers la clinique. En chemin, Charlie nous informa du décès de Mike Williams. Selon ses dires, une hémorragie cérébrale soudaine et massive en était la cause.

  • Je dois revoir ses yeux, nous déclara Célia. Il faut que j’en aie le cœur net.
  • De quoi parles tu, demandai-je, encore sous le choc.
  • Je peux me tromper, bredouilla-t-elle visiblement perturbée. Je n’étais pas assez proche de lui pour être sûre… C’est important !

Nous étions tous intrigués. Nous n’allions pas tarder à entrer dans la clinique, à présent toute proche.

  • Nous souhaitons voir Mike Williams, demanda Allen à l’artificiel qui se tenait à l’entrée.

« Son corps se trouve au sous-sol. Le doyen Steinart ainsi que deux autres professeurs sont avec lui en salle d’autopsie. »

  • Pouvons-nous nous y rendre ?

« Oui, vous pouvez y aller. Certains étudiants vous ont déjà précédé. »

Un ascenseur nous déposa au deuxième sous-sol. L’endroit était austère et blanc. Un grand couloir desservait des portes opaques. Au fond, une demi-douzaine de personnes silencieuses, se tenaient debout devant une grande baie vitrée.

Je découvris la salle d’examen. Une table en inox occupait le centre de la pièce. Trois personnes s’affairaient autour de la dépouille de Mike Williams. Un scanner mobile était positionné près de la tête de l’infortuné. L’attente commença.

Quelque temps plus tard, l’homme nous rejoint. Il retira son masque d’examen. C’était le doyen Steinart.

  • Chers étudiants, je vais vous communiquer les résultats de nos observations. Les professeurs Elisabeth Grensberg et Amanda Bellini, ont établi que l’étudiant Mike Williams est décédé suite à une rupture accidentelle de son artère cérébrale postérieure droite. Quand Mike est arrivé à la clinique, il était déjà trop tard… Nous venons d’informer sa famille de cette tragédie. Tout le collège professoral, se joint à moi pour présenter nos condoléances à ses amis et à ses proches.

Tous les jeunes gens présent pleuraient. Sans doute des amis de Mike, me dis-je, anéantie.

Le corps fut soulevé par un robot de service. Il le plaça dans un des compartiments réfrigérés de la salle. Quelques minutes plus tard nous étions seuls dans le grand couloir.

  • Il faut que je voie ses yeux, déclara à nouveau Célia.

« Vous pouvez pénétrer dans la pièce.  Il n’y a personne à moins de cinq minutes d’où vous êtes, » nous informa Charlie.

Ce fut Ethan qui déclencha l’ouverture du compartiment réfrigéré. Mes garçons tirèrent ensemble sur la civière mobile. Le corps de Mike Williams apparu recouvert d’un drap. Allen découvrit sa tête.

  • Il faut soulever ses paupières, bredouilla Célia toute pâle. Je n’y parviendrai pas.

Je m’avançai. J’étais sans doute la seule personne qui ait déjà vécu cette expérience. J’avais fermé moi-même les yeux de mon père après sa mort.

  • Je vais le faire.

Ce ne fut pas aussi facile que je le pensais. Sa peau était froide.

  • Pardonne-moi Mike Williams, lui dis-je en relevant ses paupières.

Célia se mit à l’observer. Elle nous montra une tache qui se dessinait dans la partie basse de chacun des yeux de Mike.

  • Il faut partir, nous annonça-t-elle visiblement inquiète.

Je refermai ses paupières. Ethan et Allen replacèrent le drap, la porte métallique du compartiment claqua. Je proposai de regagner notre habitation. Tout le monde accepta.

Le trajet pour rejoindre notre logement se fit dans le silence le plus absolu.

Nous avons trois fauteuils et deux sofas. Suffisant pour assoir tout le monde, pensai-je en entrant.

  • Parle-nous de ce que tu as remarqué, demanda Kenji à Célia, une fois tous confortablement installés.
  • Comme certains d’entre vous le savent, j’ai travaillé sur l’interface permettant la connexion cerveau-machine et sur la syntonisation synaptique… Quand nous avons développé cette technologie, il m’est venu une idée. Je me suis demandé s’il ne serait pas possible d’établir plusieurs connexions en même temps.
  • Tu as découvert plusieurs fréquences qui le permettent ? demanda Allen.
  • Ce n’est pas exactement comme ça que cela fonctionne, ce ne sont pas des fréquences, mais plutôt des modulations de pressions… Mais oui, c’était l’idée, lui confirma-t-elle. Nous avons eu un souci. Certains signaux de pressions que nous employions, étaient très proches de ceux utilisés par la circulation artérielle des volontaires de l’étude. Ils n’ont pas eu à souffrir, rassurez-vous. Nous avons rapidement détecté ces interférences. Avant d’arrêter l’expérience, des taches sont apparues dans la partie basse de leurs yeux.
  • Si je suis ton raisonnement, intervint Ethan, tu supposes que Mike Williams a participé à une expérience similaire ?
  • Il en a les signes, oui.
  • À notre connaissance, continua Elisée, ces recherches n’ont pas lieu sur le campus. Si c’était le cas, ça se passerait dans un des labos du pôle de recherches… Motoko en serait informée.
  • Il a pu utiliser cette technologie avant de rejoindre Redstone Duke, avança Aiko.
  • Non, les tâches mettent moins de deux semaines pour disparaitre complètement. Mike était ici depuis bien plus longtemps, précisa Célia.
  • Dans ce cas il ne reste que deux possibilités, conclus-je. La première c’est que ces deux tâches ont une autre origine. La probabilité doit être faible je suppose ! Charlie, peux-tu estimer le niveau de cette probabilité ?

« Oui, j’ai le dossier médical de Mike Williams. Il n’est fait état d’aucun trouble en mesure de produire cet effet. En tenant compte d’une mauvaise interprétation de ses examens ou d’omissions par les médecins spécialisés qui l’ont ausculté, la probabilité d’apparition des tâches est proche de zéro. »

  • Cela m’amène à la deuxième possibilité. Quelqu’un s’est servi de ta technologie, Célia. Possiblement lors du passage de Mike sur un des fauteuils du centre d’enseignement.

Ce que je venais de dire laissa tout le monde songeur.

  • Pourquoi ne pas nous retrouver cet après-midi ? proposai-je.

Tout notre groupe acquiesça. Il fut convenu de se réunir dans l’habitation de nos quatre amis.

Après leur départ, je me retrouvai seule avec mes garçons.

  • Tu ne nous as pas dit qu’ils étaient quatre dans leur trio d’étude…
  • Je le découvre comme toi, Ethan !
  • Décidément, plus je passe du temps dans cette école plus je suis surpris, rigola Allen en levant ses deux sourcils en même temps. Je ne sais quoi imaginer en ce qui concerne le fonctionnement social de ce quatuor, mais je suis sûr que nous allons faire une découverte peu ordinaire…
  • Je ne vois pas pourquoi cela serait le cas. Qu’y-a-t-il de si exceptionnel pour quatre amis de partager un endroit prévu pour trois ?
  • Je crois que tu as raison Allen, rigola Ethan en imitant son levé de sourcil. Nous allons de surprise en surprise aujourd’hui.

Les garçons venaient de retrouver le sourire, ce qui me fit chaud au cœur et me redonna le mien.

Ils partirent s’entrainer deux heures au gymnase. J’en profitais pour régler les affaires courantes, qui concernaient le vieux penthouse familial de Chicago.

Je répondis au courriel de mon décorateur d’intérieur. Il m’informait qu’il venait de finir les rénovations. J’avais décidé de ne pas le conserver en l’état. Je voulais prendre un nouveau départ. Je n’avais pu me résoudre à le vendre, comme je l’avais fait pour l’immense propriété de mes parents, dans le Maine. J’y avais passé les cinq dernières années de ma vie, en compagnie de mon père mourant.

Les photos qu’il m’avait envoyées correspondaient parfaitement aux travaux attendus. J’allais bénéficier d’un chez moi moderne, fonctionnel, plein de lumière et d’espace. L’ensemble s’étalait sur une superficie de mille huit cent mètres carrés, répartis sur deux niveaux, au 44ème et 45ème et dernier étage de la Madison Tower. Le penthouse se situait dans le Loop, à l’angle de Wells et Madison.

J’avais hâte d’y emmener mes garçons pour en profiter pleinement. Désormais, j’avais peut-être un avenir grâce à O’Chan, conclus-je.

Mon nouveau grand lit fut livré. Deux robots de service démontèrent l’ancien pour l’installer. Ma chambre paraissait plus petite.

À leur retour, les machines quittaient les lieux. Je souris en voyant leur visage interrogateur. Des yeux, ils scrutaient notre salon à la recherche d’indices.

  • J’ai une surprise, annonçai-je joyeusement.
  • Laisse-nous deviner, tu as fait repeindre ta chambre ?
  • Nooon Ethan.
  • Vu ton sourire et ta bonne humeur, je ne pense pas me tromper en supposant que cela nous concerne tous les trois, déduit Allen.
  • Tout juste ! déclarai-je, mystérieuse.
  • Montre-nous, grommela Ethan.

J’ouvris en grand la porte de ma chambre et les poussai à l’intérieur.

  • Je t’avais dit que tu avais pris du volume, Allen, sembla lui rappeler Ethan. Je ne pensais pas que tu en eu pris autant pour justifier un si grand lit, conclu-t-il en testant le matelas.
  • C’est de ta faute ! Depuis quelques temps tu ramollis un peu lors de nos entrainements. Super ton lit, Aria !
  • Notre lit, corrigeai-je. J’ai pensé à vous ! Charlie l’a commandé pour nous.

Lôtte, firent-ils une fois de plus en cœur.

Après un rapide déjeuner, je proposai aux garçons de rejoindre notre nouvelle bande.

Destination le 29ème étage. Ce niveau, contrairement au notre, se trouvait sous le dôme.

Je toquai à la porte. Aiko apparu. Elle semblait très heureuse de nous revoir.

  • Entre, Aria San. Ethan San, Allen San, bienvenu chez nous !

Je constatai que leurs chaussures étaient à côté de la porte. Je signalai aux garçons de retirer les leurs. Je fis de même.

L’ambiance du logement était très conviviale. L’intérieur ressemblait à un mix très réussi de traditions japonaises et occidentales. Sur un fond de nattes et de bois ciré, le lieu était rempli d’objets technologiques. Des posters de mangas à l’eau de rose ornaient les murs. Célia, Elisée et Kenji étaient assis sur des coussins à même le sol. Des bols de thé fumants reposaient devant eux sur une table basse. Un bâton d’encens diffusait une légère odeur de pin.

  • Nous n’avons pas cessé de discuter de cet évènement, déclara Célia. Il faut retourner à la clinique, avant que le corps ne soit réclamé par sa famille, lâcha-t-elle d’un trait.
  • Et pour quelle raison, lui demanda gentiment Allen.
  • Si notre théorie s’avère juste, quelqu’un s’est servi de lui en implantant un codage neurologique à déclanchement de proximité.
  • N’oublie pas que je ne suis pas experte, lui rappelai-je.
  • Ne trouves tu pas étrange, Aria, que ce pauvre Mike Williams se soit écroulé alors qu’il n’était qu’à quelques mètres de nous ?
  • Le hasard, déclara Ethan. Ce n’est sans doute qu’une coïncidence !
  • Possible, admit-elle. Néanmoins, cela semble suspect, qu’une personne apparemment en parfaite santé décède dans l’école, juste à côté de nous. De plus, en présentant les signes oculaires caractéristiques d’une multi syntonisation neurale. Ça fait beaucoup de coïncidences mises bout à bout.
  • Nous voilà avec un homicide sur les bras, à t’écouter, notai-je, un peu perplexe.
  • Je peux peut-être le prouver. Nous devons réexaminer le corps. Pour que ma théorie se tienne il faut obligatoirement qu’une…
  • Qu’une interface neurale lui ait été implantée, fini Allen.
  • Tout juste, acquiesça Célia, visiblement contente qu’enfin quelqu’un suive son raisonnement.
  • Mais dans ce cas, repris Allen, il faut que cette interface neurale, détecte quelque chose dans son environnement immédiat capable de l’activer. À ton avis, qu’aurait-elle détectée sur nous ou l’un d’entre nous pour qu’elle soit activée ?
  • Nos micros-implants, suggéra-t-elle.
  • Non, repris Allen. D’autres personnes en sont sans doute équipées. Certains étudiants… Tout le corps professoral…

« Une supposition pertinente Allen, » annonça Charlie dans nos oreilles. « Soixante-dix professeurs en sont pourvus. Les bio-artificiels ont un dispositif similaire au votre. Il est implanté dans leur noyau  perceptif. »

  • Donc, ce n’est pas ça qui est à l’origine du déclenchement de votre supposée interface neurale. Quoi d’autre ?

Je palis légèrement, quand je me rendis compte que je devais être la seule personne de notre groupe à posséder un deuxième implant.

« N’en parles pas encore, je te prie, » entendis-je dans mon oreille.

C’était déjà trop tard. Mes garçons avaient noté mon trouble et le changement de teinte de mon visage. Ils ne dirent rien.

  • Il faut réexaminer le corps, repris-je. Si votre théorie est juste et que nous trouvons quelque chose, je vous fournirai peut-être matière à avancer sur cette histoire.

Ils me regardaient tous un peu surpris, sauf mes garçons qui souriaient.

  • Allons vérifier votre théorie.

Je me levais d’un bond.

  • C’est parti, déclara Ethan. Mais avant j’aimerai vous poser une question si vous me le permettez ! Je ne vois aucun lit dans votre salle commune, où est ta chambre Kenji ?

Je le vis rougir, mâcher quelques mots en japonais, comme je l’avais vu faire lors de notre première rencontre.

  • Cà dépend de la semaine, balbutia-t-il enfin.
  • Je ne comprends pas, continua Ethan en riant.

Ses yeux se firent inquisiteurs.

  • Chaque semaine une de nous accueille Kenji dans sa chambre, l’informa Aiko très naturellement.

Ethan tout sourire se tourna vers Allen.

  • Tu me dois un autre burger chez Swansy double bed. Décidément, tu ne connais pas aussi bien que moi la nature humaine, plastronna-t-il.

J’étais soufflée. Je les regardais tous les quatre du coin de l’œil. Jamais je n’aurais envisagé que notre trio amoureux puisse être battu par le quatuor de mes petites têtes rougissantes.

Nous étions tous en chemin pour la clinique, Ethan et Allen ouvraient la marche avec Kenji. Ils semblaient discuter ferme. Ils étaient trop loin de moi, je n’entendais rien.

  • Aiko, j’ai une question à te poser, si tu le permets. Je ne voudrais pas te mettre mal à l’aise, précisai-je.
  • Je t’en prie, Aria San, nous sommes de la même famille qui n’a pas encore de nom, sourit-elle.
  • Quand Kenji dors avec vous, heu… Dort-il en dessus du drap ?
  • Non, Aria San, répondit-elle un peu surprise. Ça serait peu pratique ! nous ne pourrions pas avoir d’échange sur l’oreiller.
  • Comment ça, demandai-je en ouvrant de grand yeux. Vous échangez quoi sur vos oreillers ?

J’entendis les petits rires d’Elisée et de Célia, qui nous suivaient.

  • Aria San, n’as-tu jamais eu d’échanges sur l’oreiller, me demanda-t-elle d’un air peiné.
  • Tu veux dire, m’emmêlai-je, heu… Une relation, c’est cela ?
  • Aria San, pour la santé de ton corps et de ton esprit, tu as besoin de rencontres sur l’oreiller, reprit-elle, comme si elle expliquait à sa sœur les bases d’une vie épanouie. Kenji participe à notre équilibre. Nous sommes toutes les trois très chanceuses de l’avoir avec nous.
  • Le drap c’est mal, conclus-je en riant jaune.

Il va falloir que j’en parle avec mes garçons me dis-je, bouillonnante.

  • Aria San, permets moi de te poser à mon tour une question. As-tu souvent des rencontres sur l’oreiller avec Allen et Ethan ?

Cette fois-ci je devins verte. J’avais l’impression d’être une gamine qui s’était trompée d’endroit et qui discutait de choses pas de son âge, avec une jeune femme totalement épanouie.

  • Bien… Tu sais, nous ne nous connaissons pas depuis très longtemps à vrai dire et ils… heu, je… enfin nous avons décidé d’attendre un peu.
  • Oh… Je vois, Aria San, sembla-t-elle comprendre. Vous jouez à faire en sorte que votre désir s’épanouisse pleinement, pour atteindre les cieux supérieurs. Nous sommes aussi dans cette quête. C’est pour cela, que nous n’accueillons Kenji qu’une semaine par mois dans chacune de nos chambres. Heureusement nous sommes toutes indisponibles à la même période. Cela permet à Kenji de reprendre des forces, conclut-elle heureuse.

J’avais le tournis. Elle m’annonçait tranquillement qu’elles avaient trouvé le moyen idéal pour être toutes satisfaites. Elle semblait ne ressentir aucune gêne à m’en parler ouvertement.

  • La rencontre sur l’oreiller est tellement naturelle et merveilleuse, Aria San.

Elle débordait de joie.

  • Oh oui ! acquiesçai-je sans lui montrer mon intense frustration.

J’arrivai à la conclusion que la seule petite tête rougissante du lot, c’était la mienne.

Ethan et Allen se retournèrent pour voir si tout allait bien. J’en profitai pour leur jeter un long regard noir qui manifesta toute mon indignation.

Ce soir j’ai une surprise pour vous, pensai-je déterminée.

Nous étions revenus en salle d’examen. Célia se saisit d’un petit scanner portable, pendant que les garçons ouvraient de nouveau le compartiment réfrigéré.

  • Si le dispositif est présent où pourrait-il être à votre avis, nous demanda Célia.
  • Dans une de ses oreilles ou dans son nez, proposai-je.

Après avoir paramétré une recherche de matériel non organique, Célia promena le scanner autour de la tête de Mike. L’appareil émit un bip quand il fut au-dessus de l’oreille droite. Célia déclencha une courte séquence d’enregistrement. Elle la transféra sur son terminal de poignet. Un hologramme nous montra une brève séquence vidéo qui se figea en une image nette. Elle zooma sur l’étrange tache noire. Un grain de technologie apparut.

  • La preuve est faite, conclu Célia très sérieuse. Il n’est pas mort accidentellement.
  • Charlie, quelle est la suite ?

« Partez d’ici ! Faites en sorte d’attirer le moins possible l’attention sur vous. Je vais dépêcher un biosynthétique avec le matériel requis à l’extraction de ce dispositif. Je procéderai ensuite à une batterie de tests et à une analyse structurelle et fonctionnelle de l’objet.

  • Dans combien de temps auras-tu des réponses ?

« Dans le courant de la nuit, sauf surprise majeure. »

Une fois sortis de la clinique, nous décidâmes de nous séparer en prenant des chemins différents. Kenji et Elisée s’en furent vers le nord, pendant qu’Aiko et Célia prenaient vers l’est. Les garçons et moi décidâmes de rendre visite à O’Chan.

En chemin, je constatai qu’ils m’observaient du coin de l’œil. Je ne savais pas ce qu’ils avaient pu évoquer avec Kenji. Ils semblaient tous les deux songeurs en me regardant.

  • Pensez-vous à mon bien-être physique et spirituel, leur demandai-je tout de go.
  • Quelle question, répondit Ethan, bien sûr que oui ! Pourquoi cette demande ? Aurais-tu des doutes ?
  • Pour tout vous dire et après en avoir discuté avec Aiko, je crois que vous n’envisagez pas mon bien être dans sa totalité, me plaignis-je, un peu acide.
  • Je t’assure Aria que nous n’avons en tête que ton bien-être. Nous faisons tout notre possible pour que notre relation soit épanouissante.
  • Hum… Dans ce cas Allen, reniflai-je, pourquoi vous ne me rencontrez pas sur l’oreiller ?
  • C’est que, pour tout te dire nous avons une retenue.
  • Ce n’est pas ce que tu crois, me fit remarquer Ethan, en constatant que je me questionnais sur cette « retenue ».
  • Je ne crois rien, rétorquai-je, irritée au possible de les voir tourner autour du pot. Allez-vous enfin être clairs, bon sang !
  • Tout à l’heure, répondit Allen, nous t’en parlerons une fois rentrés. Tu pourras juger de toute l’ampleur de notre embarras.
  • Pourquoi c’est toujours plus tard avec vous deux ? Il me faut toujours attendre, patienter, rêver à demain. Et si je veux que ce soit tout de suite, maintenant, là, immédiatement, bougonnai-je en m’arrêtant devant eux les poings sur mes hanches.
  • Je ne suis pas à l’aise d’en parler tout de suite, m’avoua Ethan.
  • Toi pas à l’aise ! Parfois j’ai l’impression que tu as un bloc de glace dans ton générateur d’émotions. Maintenant, tu ne trouves rien d’autres à me dire que ton « je ne me sens pas à l’aise ! »
  • Tu devrais l’écouter, insista Allen. C’est la vérité.
  • Mais c’est quoi cette chose dont vous voulez me parler bon sang. Comment pouvez-vous avoir peur de parler à la fille qui vous aime plus que tout ? finis-je, incrédule.

Je les voyais effectivement très embarrassés.

  • Bon, ok… Je vois bien que vous l’êtes. Nous en parlerons tout à l’heure.

Je les embrassai pour me faire pardonner ma mauvaise humeur.

O’Chan était en train de donner un cours à une cinquantaine d’élèves, alignés devant lui sur plusieurs files.

Les garçons m’informèrent qu’il en avait pour deux heures avant de terminer la séance. Nous prîmes congé en lui adressant un signe amical de la main.

S’ensuivit une ballade sous le dôme. J’en profitai pour voler de l’un à l’autre, quémandant à chaque fois un baiser, une caresse, un mot d’amour. Vers la fin de notre promenade, j’étais rassasiée de gentilles attentions. Je sentais encore dans ma bouche le goût si agréable que mes amours m’avaient laissé en m’embrassant.

À mesure que nous nous rapprochions de notre habitation, les garçons semblèrent être de plus en plus tendus. Mais qu’avaient-ils donc à m’annoncer, pour en être réduits à redouter le moment où ils allaient se retrouver seuls avec moi ?

Arrivés chez nous, je dis aux garçons que j’allais prendre une douche et que je souhaitais parler de leur problème quand je les rejoindrai. Ils acquiescèrent.

Une fois dans ma chambre j’entrepris de faire ce que j’avais en tête. J’en parlai à Charlie.

Ma douche fut rapide. J’enfilai une tenue décontractée et les retrouvai dans le salon.

  • Je vous écoute, annonçai-je doucement en m’installant sur un sofa.

Je leur tendis mes mains pour qu’ils m’y rejoignent. Allen se décida à parler le premier.

  • Nous ne sommes pas parvenus à décider qui de nous deux te fera l’amour en premier, annonça-t-il d’une voix douce.

Je restai muette. Je commençais à comprendre le dilemme auquel ils étaient confrontés. Je réfléchissais, yeux grands ouverts.

  • Oh mon dieu ! m’exclamai-je, je crois que je n’ai pas de solution non plus ! Il ne faut pas vous disputer pour savoir qui de vous deux me donnera ma première expérience. Celui de vous qui en as le plus envie le fera tout simplement, souris-je.

Je me rendis immédiatement compte de la stupidité de ce que je venais de leur annoncer. Encore une fois mes pommettes s’empourprèrent.

  • Je pense que tu n’as pas compris, ce qu’Allen a essayé de te dire. Nous ne nous querellons pas pour savoir qui va te faire l’amour pour ta première fois, Aria. Ce serait indigne de nous et de tout ce qui fait que nous sommes si proches l’un de l’autre. Ce qu’il faut que tu comprennes, c’est que nous désirons autant lui que moi, laisser l’autre vivre cette première fois. En fait, nous nous battons pour exactement le contraire de ce à quoi tu penses…
  • Vous voulez tous les deux que ça soit non pas vous, mais l’autre, qui me fasse l’amour pour ma première fois ? repris-je incrédule.

J’étais totalement déstabilisée par ce qu’il venait de comprendre.

  • Tu as mis le doigt dessus, Aria. Je veux que ce soit Ethan et Ethan veut que ce soit moi.

Je fermai les yeux, prise d’un vertige.

  • Quelle guigne, je vais rester vierge pour le restant de mes jours, conclus-je déprimée.

Ils m’observaient sans rien oser dire. Soudain, dans une fulgurance, une idée s’imposa à moi.

  • Je sais comment je veux que cela se passe, annonçai-je aux garçons en souriant timidement.
  • Nous y pensons et en parlons depuis quelques jours déjà, s’exclama Ethan et toi en quelques minutes tu as une solution ?
  • Impressionnante, ajouta Allen un brin septique. Veux-tu bien nous en parler ?
  • Non, rougis-je comme jamais je ne le crus possible. Je n’en ai pas le courage maintenant. Je vous le dirai le moment venu. J’aurais besoin de toute mon assurance pour vous l’expliquer. Je vous en supplie, n’allez surtout pas vous imaginer des situations bizarres… Ce à quoi je pense ne l’est absolument pas.

J’étais heureuse d’avoir retrouvé ma bonne humeur.

Je passai la fin de l’après-midi dans les bras des garçons à me faire caresser et embrasser. Vers dix-huit heures, l’envie d’aller nager nous prit.

Nous passâmes une heure dans le grand bassin à enchainer des longueurs. À vingt heures, j’eus la surprise de voir s’afficher sur mon terminal, l’annonce de l’ouverture de la soirée de cette fin d’année 2033. Il y a bien longtemps que je n’avais plus rien fêté, constatai-je.

Nous étions conviés à y prendre part dans l’immense salle de réception du premier étage.

La demi-heure suivante fût consacrée à nos préparatifs. J’avais choisi une robe classique très sage. Je décidai de ne pas trop me maquiller, pour attirer le moins possible l’attention sur nous. Les garçons étaient splendides dans leur tenue de soirée sombre.

L’ascenseur nous déposa au premier. Quelques buffets froids étaient dressés autour de l’immense et haute salle circulaire qui occupait tout l’étage. Il n’y avait aucun mur à cet étage. Des piliers ronds translucides portaient la structure du gratte-ciel. Un véritable exploit architectural, remarquai-je. Le plafond était orné par des gemmes rouges, semblables à celle qui tapissaient la paroi du terminal ferroviaire de l‘école. Au centre, un ballet d’ascenseur provenant de tous les étages, déversait un flot d’étudiants festifs, aux tenues sobres pour certains, bariolées pour d’autres, voire extravagantes pour quelques rares.

Ensemble, nous en fîmes le tour. Tous les trente mètres, la musique était différente, comme emprisonnée dans une bulle qui en confinait les sons.

  • Qui m’invite pour la première danse ? Je vous préviens mon carnet de bal est bouclé. Il n’y a que deux noms, les vôtres !
  • Premier, fit Ethan. Allen danse trop bien pour que je passe en deuxième, plaisanta-t-il.

J’entrai avec lui là où se jouaient les classiques des années soixante. Ferris Buller reprenait Twist and Shout. Ethan commença à donner le rythme, je lui répondais parfaitement. Nous enchaînions les pas à la perfection. Je jetai un coup d’œil rapide à Allen. Il était entouré par une demi-douzaine de filles qui le sollicitaient.

Pour la suivante, je laissai Allen décider. Il choisit les rythmes latino-américains. Ce fût Despacito de Luis Fonsi qui nous réunit. Allen dansait très bien. Cette musique enflamma mon âme. Nouveau coup d’œil, cette fois en direction d’Ethan. Plus d’une dizaine de filles lui parlaient où attendaient très proche de lui.

La danse fini, je récupérai Ethan, laissant une nuée de déçues dans notre sillage. À mon grand soulagement, je trouvai un endroit où passaient des styles qui nous permettraient de danser tous les trois.

Minuit arriva avec son décompte traditionnel. Je reçus à ce moment les plus beaux baisés de toute ma vie. Je leur soufflai des mots d’amour. En retour je reçu de nouveaux baisés.

Vers deux heures du matin, nous prîmes le chemin de notre logement. Nous étions enchantés de notre premier jour de l’an.

Acte deux, me dis-je en souriant dès que je pénétrai dans le salon.

  • Je vais aller me coucher, leur annonçai-je en me serrant tour à tour contre eux. Je serais heureuse si vous acceptiez de venir me rejoindre.
  • Notre première nuit en 2034 ne peut se passer qu’ensemble, s’exclama Ethan.
  • Maintenant que le lit est à la bonne dimension ce sera un plaisir, souligna Allen.

J’entrai dans ma chambre toute électrisée par leurs déclarations. Il y faisait chaud. Je retirai le drap du dessus et le rangeai dans un coin.

  • Merci Charlie d’avoir poussé la clim comme je te l’avais demandé. Tu n’oublieras pas de couper tous les contacteurs des lumières quand je serais couchée.

« Comme convenue, Aria. Ménage les garçons, je pense qu’ils vont avoir un choc en constatant que tu as retiré le drap. »

  • Je l’espère bien, soulignai-je tout sourire. Pas trop fort quand même ce choc, souhaitai-je en me ravisant.

Je pris une douche. En sortant, j’enfilai une combinaison en soie. Je me glissai dans le lit avec un grand sourire et très contente de mon plan.

Je n’eus pas à attendre longtemps avant d’entendre la porte s’ouvrir. Mes garçons entrèrent. Je bougeai dans le lit pour qu’ils sachent que je ne dormais pas encore.

  • Il fait chaud… Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas de lumière ?
  • J’avais besoin d’un peu de chaleur ce soir, Ethan. J’espère que vous êtes d’accord, leur demandai-je de ma plus douce voix. Rejoignez-moi vite. J’ai besoin de vous sentir près de moi.

Je les entendis se coucher à mes côtés. Je perçus le bruit de leurs mains à la recherche du drap. Je souriais de toutes mes dents.

À cet instant, ils venaient surement de comprendre que rien ne se mettrait entre nous trois cette nuit.

J’avançai mes mains vers eux. Le lit était vraiment grand… Peut-être trop grand, pensai-je à regret.

  • Venez contre moi !
  • Est-ce bien raisonnable, demanda Ethan.
  • Je confirme que non, marmonna Allen.
  • Je ne sais pas si ça l’est, mais c’est ce que je veux cette nuit.

L’instant d’après je sentis leurs peaux nues se coller à moi.

Nous passâmes une bonne partie de la nuit à nous caresser tendrement, à nous embrasser longuement. J’eu du mal à m’endormir. J’étais totalement amoureuse et comblée par notre intense relation.

À mon réveil, un faible soleil émergeait des nuages. Toujours pas d’échange sur mon oreiller, regrettai-je en les observant dormir.

1er janvier 2034

 

« Bonjour Aria. » s’annonça Charlie. « Mes investigations sont terminées. L’implant que j’ai extrait suite à votre découverte est bien une interface neurale. Elle est en partie hors service. J’ai quand même pu déterminer qu’elle avait une fonction externe précise et une fonction interne tout aussi spécifique. »

Je me levai doucement sans faire de bruit en espérant ne pas réveiller mes garçons. Je m’isolai dans la salle de bain et demandai à Charlie de continuer son explication.

« Sa fonction externe consiste à entrer en résonance avec le neuro-dispositif qui s’est fixé sur ton nerf olfactif. »

  • Et pour quelle raison faire cela ? questionnai-je inquiète.

« Pour localiser son porteur ! Toi en l’occurrence. Chaque neuro-dispositif à son code usine. Il permet de le tracer quand on le connait. Il y a de fortes chances pour qu’actuellement tu sois sous surveillance. »

  • Moi ! Par qui ? Pourquoi moi ? m’inquiétai-je.

« Je vois plusieurs raison à ça. Qu’elle que soit cette raison, à présent ils t’ont identifiée. Un robot de service est en chemin, il a en sa possession un générateur de champ magnétique axial. Il va mettre hors service et désolidariser de ton corps tes deux implants. »

  • Je ne t’entendrai plus, protestai-je.

« Ne t’inquiète pas, la machine te fournira un nouveau micro d’oreille. »

  • Bien, répondis-je, soulagée. Quelle était cette fonction interne que tu as découverte ?

« Elle active une bio-programmation qui a été uploadé dans le cervelet de Mike Williams. C’est la cause des taches sombres dans le blanc de ses yeux. Le bio-programme s’est activé quand ton neuro-dispositif a été tracé. À partir de ce moment un deuxième implant que nous n’avons pas retrouvé, sans doute autopropulsé, a perforé son artère. C’est ce qui a provoqué l’hémorragie qui a entrainé sa mort en moins de deux minutes. »

  • Pourquoi moi ? Pourquoi l’avoir tué ? Penses-tu que ça ait un lien avec la biosynthétique qui se balade sans ton consentement.

« Aucun doute que ce soit corrélé. Il a été supprimé, pour que nous ne puissions pas remonter jusqu’à ceux qui sont derrière tout ça. Explique aux garçons ce que je viens de te révéler. Cette histoire semble devenir dangereuse pour toi. »

Le robot de service envoyé par Charlie désactiva mes deux implants. Il me fournit un nouveau micro d’oreille que j’installai l’instant d’après. Les garçons s’étaient réveillés en entendant sa présence.

Je les embrassai et sans perdre un instant, je leur racontai ce que Charlie m’avait confié. J’insistai sur l’incursion que j’avais faite dans les sous-sols de l’école, collée aux perceptions de la bio-artificielle.

  • Il ne faut pas prendre de tels risques, m’engueula Ethan. C’est tout simplement idiot d’avoir accepté de jouer ce rôle. Charlotte, je suppose que tu as entendu ?

« Oui, Ethan. Les informations à ma disposition, ne me permettaient pas de mesurer à quel point cette situation pouvait être dangereuse. J’ai fait une erreur tactique, je ne la reproduirai plus. »

  • Oui c’était dangereux, Charlotte, tempêta Allen. Je ne veux plus que tu sois seule, Aria. Tu es d’accord avec moi Ethan ?
  • Où que tu ailles, au moins l’un de nous deux t’accompagnera. Charlotte, nos micros d’oreille peuvent servir de communicateurs ?

« Oui, Ethan. Je viens de connecter vos dispositifs. Il vous suffira de prononcer le nom de la personne suivit du mot « com » pour être en capacité de lui parler. Pour désactiver les transmissions dites « stop com ». »

  • Très bien, conclut Allen. Aria, informe-nous de tout ce que tu projettes de faire à partir de maintenant. Je ne veux pas voir quelqu’un t’approcher à moins d’un mètre et encore moins te toucher. Le pauvre Mike ne s’est pas remis de ce qu’ils lui ont fait. Je suppose que ça ne les gênerait pas de recommencer avec toi.
  • Il ne faut pas leur laisser l’initiative, décrétai-je.
  • Comment ça ? s’inquiéta Ethan.
  • Je pense qu’il faudrait leur rendre une petite visite.
  • Tu sais où ils se trouvent ?
  • Il nous suffit de suivre la bio-artificielle quand elle disparaitra de nouveau, Allen.
  • Explique-moi comment tu envisages de suivre un synthétique sans qu’elle s’en aperçoive ? As-tu une idée de la finesse de son audition, demanda Ethan.

« Ma bio-artificielle possède les capacités auditives d’une chauve-souris commune. Je peux néanmoins initier une panne de son système audio, ce qui permettrait votre filature. »

  • Magnifique ! m’exclamai-je triomphante. Grâce à Charlie nous reprenons la main.
  • Non, non… Trop dangereux ! conclut Allen. Contentons-nous de te protéger sans multiplier les risques.
  • Allen, le suppliai-je en lui prenant la main. J’ai souvent entendu dire que la meilleure des défenses c’était l’attaque. Nous devons reprendre l’avantage pour comprendre ce qui se trame. Je ne sais pas dans quelle histoire je me suis fourrée et je n’ai jamais aimé être dans l’obscurité.
  • Elle n’a pas tort, acquiesça Ethan. Toutefois, Allen a raison de souligner que faire une telle chose n’est pas très avisé. Je suis désolé, je reste de son avis.

J’étais un peu déçue que mes hommes ne soutiennent pas mon plan. Après tout, me consolai-je, c’était la preuve qu’ils tenaient à moi.

  • Je me range à vos conclusions, annonçai-je à contre cœur.

Le reste de la matinée passa sans trop de relief. Petit déjeuner à la cafétéria où je croisai Byron et Evrielle. Curieusement, ils ne s’approchèrent pas de moi. Les garçons devaient produire un effet dissuasif. J’étais satisfaite de ne pas avoir à parler avec Byron qui se baladait avec son sempiternel café.

Nos quatre nouveaux amis finirent par nous rejoindre. À voix basse, je leur racontai ce que Charlotte nous avait appris. Ils étaient déjà au courant.

Kenji nous informa qu’ils étaient en train de conduire une expérimentation, dans l’un des laboratoires de l’école. Ils s’excusèrent et prirent congé en promettant de revenir nous voir au plus vite.

Après le déjeuner, je proposai aux garçons de commencer à m’expliquer les bases de l’utilisation du Chi dont m’avait parlé O’Chan.

Ensemble, nous passâmes quelques heures à pratiquer les fondamentaux du Neidan.

Ils me confièrent qu’avant mon départ, vers la fin du semestre, O’Chan me transmettrait les connaissances nécessaires pour la pratique de l’entrainement avancé. Il ne l’avait fait, me dirent-ils, que pour un petit nombre de personnes.

Nous regagnâmes notre logement pour nous installer confortablement dans le salon.

  • Que ferez-vous après la fin du semestre ?
  • Nous allons retourner en Australie. Nous allons voir nos parents issus de la famille d’O’Chan. Nous devons leur présenter nos salutations, dit Ethan, un peu évasif.
  • Ça signifie que nous serons séparés, conclus-je, la gorge serrée.
  • Oui, mais nous te rejoindrons dès que possible.
  • Tu peux aussi nous accompagner, proposa Ethan.
  • Je souhaite retourner chez moi, à Chicago. Je n’ai aucune envie de vous quitter… Je n’ai pas vraiment d’obligation, pourtant, je ressens le besoin d’aller sur la tombe de mes parents et de revoir ma maison.

Je vis que mes garçons comprenaient parfaitement le dilemme qui me tiraillait.

  • Nous pourrions nous retrouver, une fois terminé ce que nous avons à faire, proposa Allen en me caressant tendrement la joue.
  • Il a raison, retrouvons nous à Chicago !
  • Je n’ai pas envie de vous quitter, protestai-je.
  • Nous non plus, me réaffirma Allen en déposant un baiser sur mon front. Je vais te laisser en compagnie d’Ethan. Je dois aller voir notre père. Il faut que je lui raconte de vive voix tout ce que nous avons découvert. Ethan veillera sur toi. Surtout, ne vous quittez pas !

Allen venait de s’en aller. Je retirai mes chaussures et me lovai contre Ethan en quémandant des caresses.

  • Je dois te dire quelque chose, Aria…

Je me serrai fort contre lui, priant pour qu’il ne m’annonce pas une mauvaise nouvelle.

  • Je t’écoute.
  • Au début, contrairement à Allen, je ne croyais pas que tu serais capable de nous aimer aussi intensément, que tu nous l’as depuis témoigné. Je pensais que tu avais simplement envie de vivre une aventure. Maintenant, je sais que ce n’est pas le cas. Je suis profondément touché par ce que tu nous as montré de toi. Je veux m’excuser d’avoir douté. Je tiens aussi à te dire merci pour ce que tu nous offres.
  • Tu veux parler de mon amour pour vous, ronronnai-je en lui caressant le cou.
  • Non.

J’ouvris des yeux étonnés.

  • Mais alors, de quoi parles-tu ?
  • Je veux t’exprimer ma gratitude, pour cette chance que tu nous donnes à Allen et à moi de pouvoir rester ensemble.

Voyant sur mon visage toute mon incompréhension il continua.

  • Si nous ne t’avions pas rencontré, nous aurions tôt ou tard croisé le chemin de deux jeunes femmes. Elles nous auraient immanquablement séparés. Nous n’aurions pas eu la chance de te partager et par conséquent de rester proche l’un de l’autre.
  • Je n’y avais pas pensé… Je dois t’avouer que je n’ai songé qu’à moi depuis que je vous ai rencontré.
  • Je suppose qu’un jour tu aimerais avoir des enfants ?
  • J’en ai très envie, avouai-je en rougissant. J’ai très envie que vous soyez les pères de mes enfants, acquiesçai-je en me lovant encore plus dans ses bras. Quand je serai sûre de ne pas mourir à cause de mes erreurs, repris-je, rattrapée par ma réalité.

« Aria… Ethan… Je viens de perdre le contrôle de ma bio-artificielle. Elle s’apprête à quitter le périmètre de l’école. »

  • Peux-tu inhiber ses capteurs auditifs, demandai-je, toute excitée à l’idée de pourvoir la suivre.

« Oui. »

  • Non, non Aria. Attends ! ce n’est pas une bonne idée !
  • Allons-y ! Je me levai d’un bond pour enfiler mes chaussures. Tu m’accompagnes. Avec toi je ne risque rien ! décrétai-je.
  • Je ne suis pas d’accord !

Il tenta de m’arrêter en me saisissant le bras. Je l’esquivai en riant tout en me dirigeant vers les ascenseurs.

  • Si tu ne viens pas avec moi, Allen ne va pas être content, lui rappelai-je. Je te promets de ne pas prendre de risque.

Je pénétrai en trombe dans une cabine d’ascenseur, Ethan sur mes talons.

  • Allen ne va pas être content… C’est rien de le dire. Je crois que tu sous-estimes son caractère. Tu te conduis comme une fillette avide de frissons ! Il faut le prévenir.
  • Non ! Je t’en prie, tu vas l’inquiéter pour rien.

« Je vous transfère dans les sous-sols. » Nous annonça Charlie. « Une navette électrique sera à votre disposition. Vous serez les premiers à atteindre le couloir qu’elle emprunte, pour se rendre hors de ma zone de contrôle. »

En très peu de temps nous avions atteint le rez-de-chaussée de la tour. Au lieu de stopper, notre cabine s’enfonça profondément dans le sol. Elle termina sa course dans un immense hangar de maintenance.

La navette électrique démarra sitôt que nous fûmes à bord. Elle emprunta un long et large couloir technique, pour s’arrêter dans un lieu ressemblant à un entrepôt où s’affairaient des machines. Charlie, nous informa que nous nous trouvions dans le dernier sous-sol du bâtiment dédié à la maintenance technique. Sur la droite, une série de box vitrés abritaient divers robots de services. Une poignée d’entre eux subissaient des réparations.

  • Aria, ce n’est toujours pas une bonne idée ! Nous commettons une grosse erreur…

Pour toute réponse je lui volai un rapide baisé, ce qui le fit sourire.

  • J’espère que je n’aurais pas à te ramener toute cabossée. Tu ne connais pas le côté sombre d’Allen ! il va consciencieusement répertorier tes bleus avant de me les faire payer un par un, plaisanta-t-il à moitié.

« Dirigez-vous vers le fond de l’entrepôt. Vous y découvrirez une grande porte-sas en acier, dont le pourtour est marqué par des diodes rouges. Au delà de ce point vous ne dépendrez plus de la juridiction de l’école. Ma bio-artificielle est à moins de trois minutes de l’endroit précis où vous êtes actuellement. »

Une fois devant le sas en métal les diodes passèrent au vert. Il s’ouvrit lentement, dévoilant un long couloir éclairé. Au fond, il se terminait par un panneau métallique rouillé pourvue d’un volant en son centre.

« Vous allez pénétrer dans les anciens complexes militaires de la Suisse. Mes prérogatives s’arrêtent dans ce couloir. Notre contact audio s’interrompra une fois que vous aurez passé la vieille porte. »

  • Qu’allons-nous trouver plus loin ?

« Si je m’en réfère aux plans, vous déboucherez sur une séries de salles et d’entrepôts. Le couloir central conduit à un ascenseur. Il permet d’accéder aux différents niveaux de ce complexe. Selon toutes probabilités, c’est là qu’elle va se rendre. L’endroit est à l’abandon depuis la fin des années 1990. Logiquement, l’ascenseur ne devrait plus être en activité. Je doute même que l’endroit soit éclairé. »

  • Charmant, annonçai-je à Ethan, qui manifestait par son expression toute sa réprobation. Il va falloir que nous ouvrions cette porte. Veux-tu m’aider à tourner le volant ?
  • Surement pas, protesta-t-il. Je suis avec toi parce que tu ne m’as pas laissé le choix. Hors de question que je t’encourage à continuer.
  • Bon je vais le tourner moi-même, grommelai-je. Si je me casse un ongle je t’avertis je vais pleurer, chuchotai-je, prise d’un fou rire que j’essayai d’étouffer.
  • Petite sotte, finit-il par me répondre en riant lui aussi.

Contrairement à ce que j’avais imaginé, le volant métallique tourna facilement et sans bruit. Quelqu’un avait dû graisser le mécanisme.

« Moins de deux minutes avant que la bio-artificielle rejoigne votre position, » nous informa Charlie. « Je viens de désactiver ses capteurs audio. »

Je refermai derrière nous.

L’endroit était désert. À l’inverse de ce qu’avait supposé Charlie, les lieux étaient éclairés par des leds de conception récente.

Des couloirs s’ouvraient devant et sur les côtés.

  • Plaçons-nous hors de vue. Suivons-la quand elle aura passé la porte.
  • Tu es une vraie tête brulée, constata-t-il en déposant un baiser sur mes lèvres.

Il nous dénicha un coin de mur non loin du sas. Nous étions à l’abri des regards. Pendant que nous attendions, il en profita pour m’embrasser de nouveau.

Peu de temps s’écoula, avant que le bruit de la vieille porte nous indique la présence de l’artificielle. Le panneau d’acier claqua en se refermant. C’était le moment d’y aller.

Précautionneusement, nous nous lançâmes sur les traces de notre cible. Elle se déplaçait à une vingtaine de mètres devant nous. Rien ne nous indiquait qu’elle était au courant de notre filature.

Bientôt, se profila ce qui semblait être un grand hall où trainait du vieux mobilier militaire couvert de poussière.

En face, Je vis l’ascenseur dont nous avait parlé Charlie. Dans la foulée, je constatai que deux personnages de grande taille, en combinaison argentée, se tenaient de part et d’autre des portes de la cabine. Ils nous faisaient face.

Eux aussi venaient de nous voir. Ils firent quelques pas dans notre direction. L’artificielle de Charlotte se retourna.

  • Qui êtes-vous ? aboyai-je.
  • Aria, il faut partir, souffla Ethan en se positionnant devant moi et en m’obligeant à reculer.

Les deux personnages reprirent leur progression.

  • N’opposez aucune résistance, annonça l’un d’eux.

Je vis l’artificielle de l’école s’engouffrer dans l’ascenseur et disparaitre.

Les deux hommes étaient à quelques mètres de nous. Ils avaient exactement la même taille, la même tête, les mêmes yeux. Je compris qu’ils n’étaient pas humains.

Le premier essaya de saisir Ethan qui esquiva sans difficulté en appliquant un blocage sur son poignet. La créature sembla ignorer cette contrainte. Rapidement elle reprit le contrôle de son bras, dans le même temps, la paume de son autre main percuta violemment Ethan sur son flanc droit. J’entendis le bruit de ses côtes quand elles se brisèrent. Je hurlai en essayant de le rejoindre mais le deuxième venait de me saisir violemment.

Ethan se releva en grimaçant. Esquivant en reculant, les coups qui pleuvaient méthodiques et rapides dans sa direction. Je commençais à me débattre. Je saisis à mon tour la créature, je sentis ma chaleur corporelle augmenter. Je projetai la machine au sol. J’appliquais toute ma force sur un de ses bras qui commença à craquer et fini par se rompre au niveau du coude. Sans attendre qu’il puisse se rétablir je tombai à genoux sur son dos, lui saisis la tête et dans un ultime effort de rage incontrôlé, je la fis plier vers moi. La créature cessa de bouger.

Je portai immédiatement mon attention sur Ethan qui était toujours en train d’esquiver. Une de ses mains couvrait son côté droit. D’un bond je sautai sur son assaillant.

Je n’avais plus aucune notion de ce qui m’entourait. Je hurlais de fureur tout en brûlant de l’intérieur.

Quand je repris conscience, Ethan était à côté de moi. Il me soutenait d’un bras et semblait souffrir terriblement. J’étais entièrement souillée par le sang bleu de la machine organique. Elle gisait à coté de nous.

Son terminal afficha ma température.

  • 3 degrés. Partons, dit-t-il difficilement en me soutenant.

J’entendais un sifflement sortir de sa gorge à chacune de ses respirations.

  • Excuse-moi, j’aurais dû t’écouter.
  • Plus tard, souffla-t-il avec peine.

Nous repassâmes le sas. Une fois revenus dans les limites de l’école, j’entendis de nouveau Charlie.

« La situation d’Ethan est critique. Il a quatre côtes cassées, son poumon gauche est perforé. Je détecte une hémorragie pleurale massive. Son pronostic vital engagé. Ta température n’est pas inquiétante, Aria, elle est en baisse graduelle et constante. »

Je vis accourir à toute allure les robots de service qui étaient sur place. À leur arrivé, Ethan me lâcha et s’écroula au sol. Du sang coulait de sa bouche.

Immédiatement, il fut pris en charge par les machines qui nous conduirent en un temps record à la surface du bâtiment. Un grand drone médical attendait.

Ils placèrent Ethan sur une coque rigide. L’appareil effectua un survol de son corps et se positionna au-dessus de lui. Dans un même temps, il solidarisa la coque sous sa structure. De ses bras mécaniques il déchira son vêtement, vaporisa un antiseptique puis enfonça profondément une longue aiguille sonde entre ses côtes. Je vis son sang couler abondamment dans un tuyau. Le drone, emportant Ethan, s’envola en produisant un bruit assourdissant.

Je restais toute seule assise par terre, pleurant, entourée de machine sans âme, jusqu’à ce qu’une bio-artificielle arrive et me conduise à mon tour à la clinique.

Elle entreprit de laver le bleu qui maculait mon visage et mes mains.

Convalescence

« Son état est stable, Aria. Ethan vivra, » déclara Charlie. « Sa blessure est très sérieuse, il va falloir du temps pour qu’il s’en remette complètement. J’ai averti Allen. »

J’étais effondrée, seule dans un long couloir, devant la vitre qui me séparait d’Ethan. Il reposait sur le lit d’un bloc de soins intensifs, monitoré par un médic artificiel.

Charlotte m’informa qu’il venait d’être sédaté.

Allen n’étais toujours pas là. Je savais qu’il ne tarderait plus. J’étais morte de peur en imaginant les premiers instants de son arrivé. Je ne me trompais pas.

J’entendis ses pas rapides retentir. J’osai un regard vers lui. Son expression était figée. Ses yeux m’accordèrent un regard noir qui me transperça le cœur. Il s’arrêta près de moi, examina la pièce où Ethan gisait inconscient. Je n’osais plus respirer.

  • Sans toi je ne serais pas ici, Aria. Ethan non plus. Si je te parle encore c’est pour cette raison.
  • Je suis désolée, lui dis-je en pleurant.
  • Pas autant que moi, souligna-t-il d’une voix blanche. Qui es-tu Aria ? Un soleil dans nos vies ou bien celle qui va me faire regretter de l’aimer ?
  • Je sais que tout ce qui vient d’arriver est de ma faute. Je n’ai pas d’excuse, acquiesçai-je accablée par le remords.
  • Non, tu n’en as aucune. Il est vivant c’est tout ce qui importe à mes yeux. Il est ma famille, il est ce qui compte le plus pour moi dans ce monde. Ne le remets plus jamais en danger, finit-il sur un ton qui me glaça le sang.

J’étais effrayée par la distance que je percevais entre Allen et moi. J’étais terrorisée par l’idée qu’il puisse me repousser, si je voulais me coller à lui pour pleurer dans ses bras. Je rassemblai toute ma détermination et me rapprochai lentement. Je levai les yeux vers lui, avançai timidement une main pour le toucher. Il m’ouvrit ses bras. Je m’y réfugiai les yeux baignés de larmes.

Allen n’avait pas quitté Ethan du regard depuis qu’il était ici. Immobile devant la vitre, il semblait concentré en proie à un dialogue intérieur intense. Quelques minutes passèrent encore dans le plus parfait silence. Sans prévenir, il se retourna et vint s’assoir à coté de moi.

  • Ethan va bien, il m’a dit de ne pas t’en faire. Il ne t’en veut pas. Il s’en veut de ne pas avoir su anticiper le coup qu’il a reçu.
  • Il te l’a dit, répétai-je sans comprendre.
  • Oui, il vient de me parler. Il m’a raconté comment tu l’as sauvé une fois de plus en mettant son adversaire en pièces.
  • Comment le sais-tu ? Je n’en ai parlé à personne.
  • Ethan a une très grande facilité pour communiquer par télépathie. C’est de loin le plus doué de nous deux. Sans doute aussi doué que notre père.
  • Tu veux dire que vous communiquez par… La pensée ?
  • Oui.

Je ne savais que dire. Je n’avais aucune raison de douter de ce qu’il venait de me confier. Je n’arrivai simplement pas à imaginer comment il parvenait à le faire.

  • O’Chan ne va pas tarder.
  • Tu savais qu’il allait venir ?
  • Non, il vient de me le dire à l’instant.

Comme dans un timing parfaitement prévu à l’avance, j’entendis des pas résonner dans le couloir. Je tournai la tête pour découvrir le père adoptif des garçons.

  • Bonjour Aria, dit-il avec son éternel sourire. Comment vous sentez-vous ? Puis-je faire quelque chose pour vous ?
  • Euh ! non, merci Monsieur O’Chan.

J’étais déstabilisée par sa tranquillité et l’absence de reproche.

  • Parfait ! je suis heureux que tout aille bien en ce qui vous concerne. Maintenant, occupons-nous d’Ethan. Il semble avoir besoin d’aide.

O’Chan pénétra dans la salle de soins intensifs. Il avait sur lui un petit sac duquel il sortit quelques dizaines d’aiguilles très fines, semblables à celles qu’utilisaient les acupuncteurs. Les siennes paraissaient être en or. La tête de chacune d’elles différait des autres. Certaines étaient très longues, d’autres plus courtes.

O’Chan entreprit d’enlever le léger vêtement de soins d’Ethan. Il entreprit de planter et manipuler ses aiguilles d’une main sûre et rapide. Une fois fait, il s’installa sur une chaise et ferma ses paupières. L’attente commença.

Une demi-heure passa sans qu’il ne bouge d’un pouce, ses mains posées sur ses cuisses. Alors qu’aucun signe ne l’annonçait, il se leva, s’avança vers Ethan et passa ses doigts au-dessus des aiguilles. Je me rapprochai d’eux. Ce que je vis me fit écarquiller les yeux. À mesure que ses mains se déplaçaient d’aiguille en aiguille, comme une vague sous la peau d’Ethan suivait leur progression. Je ne rêvais pas, son épiderme se soulevait de quelques millimètres. J’en profitai, pour essayer de savoir si ce qui se passait produisait un différentiel thermique. Je scannai avec mon terminal les zones du corps d’Ethan qui réagissaient aux doigts d’O’Chan. Rien de mesurable, aucune différence de température notable, rien que cet incompréhensible soulèvement de peau.

  • La chaleur va bientôt venir, affirma-t-il en me souriant.

Il se rassit, j’observais le corps d’Ethan. Progressivement, tout le long des trajets qu’avaient suivis les mains d’O’Chan, de fines lignes rouges firent leur apparition. Mon terminal notait à présent une augmentation locale de plus en plus importante de sa température. Quelques minutes après, ces lignes rouges parcouraient le corps d’Ethan en reliant chacune des aiguilles dorées.

O’Chan se leva. Cette fois, il plaça ses mains au-dessus de l’énorme hématome qui ornait le flanc droit d’Ethan. Il les y laissa une poignée de secondes puis alla se rassoir.

J’assistai au même phénomène. La peau autour de l’hématome commença par rosir, puis rougir fortement. Le corps d’Ethan s’agita. Quelques minutes après son visage semblait avoir retrouvé toute sa sérénité. O’Chan se leva, retira les aiguilles, les rangea et remis en place le vêtement de la clinique.

  • Il sera totalement remis de sa blessure dans deux jours, annonça-t-il.

Je regardais Ethan, rassurée. Je ne doutais pas un instant des talents d’O’Chan.

  • C’est comme ça que vous m’avez sauvé ?
  • Plus ou moins comme ça, répondit-il sans rien perdre de son éternel sourire. Votre cas était quand même plus difficile, j’ai dû en appeler au feu du ciel.

Je n’avais pas compris ce qu’il voulait dire par « feu du ciel », mais il ne rajouta rien d’autre. Je sentis qu’il allait partir.

O’Chan me souhaita une bonne soirée, salua Allen en sortant de la pièce, puis il quitta la clinique sans se presser.

Allen me rejoint dans la salle de soins intensifs, il souriait.

  • Formidable, non ?
  • Je ne comprends pas comment il fait !
  • Son intention dirige son Chi et la magie opère. Il vient de ré-harmoniser l’ensemble du corps d’Ethan. Le processus de guérison est déjà bien avancé. Demain il sera en mesure de se lever, dans deux jours il sera pratiquement rétabli. Dans trois, nous redescendrons dans les sous-sols.
  • Nous redescendrons dans les sous-sols ? Pour y faire quoi ?
  • C’est très simple… Nous allons nettoyer l’endroit.

Je restais sans voix. Son regard était de marbre, son visage impassible. Mon Allen si doux que j’aimais venait de s’envoler, laissant la place à un Allen vengeur qui me faisait un peu peur.

J’entendis des bruits de pas, nos quatre petites têtes rougissantes venaient d’arriver.

  • Motoko nous a tout raconté, Aria San, déclara Aiko en me serrant contre elle. Nous sommes horrifiés par ce qu’il vient de se passer. Désolée pour ce qui est arrivé à ton frère, Allen San.
  • Merci Aiko, merci à vous tous. Vous allez nous aider, déclara-t-il, le visage toujours figé sur cette dure expression qui m’inquiétait. Nous allons nous préparer à rendre la monnaie de leur pièce. J’aurais besoin que vous étudiez les plans des anciens souterrains de l’armée helvétique. Je veux avoir l’avantage quand nous serons en bas.
  • Ce n’est pas une bonne idée, marmonna Célia. Il n’y avait que deux machines qui gardaient l’ascenseur… Et s’il y en avait beaucoup plus en bas ? Vous ne savez pas sur quoi vous allez tomber. Imaginez qu’ils aient des armes !
  • Nous aurons les nôtres, sourit-il énigmatique.
  • Allez-vous reposer, nous conseilla Célia. Nous allons le veiller à tour de rôle. Kenji et moi ferons la première moitié de la nuit.
  • Tu es sûre Célia ?
  • Oui ! Il faut que vous soyez en pleine forme demain. Il vous demandera à son réveil, j’en suis persuadée.
  • Il nous souhaite une bonne nuit, m’informa Allen.
  • Je suis moi aussi convaincue qu’il vous souhaiterait une bonne nuit, reprit Célia sans comprendre ce qu’Allen venait d’annoncer.
  • Dis-lui que je l’aime, murmurai-je près de son oreille, puis d’une voix normale, merci à vous, mes amis ! Nous allons-nous reposer.

Nous prîmes congés les uns des autres.

Allen et moi, main dans la main, rejoignîmes ma chambre. Une fois couchée, je me blottis dans ses bras. Je ressentais l’absence d’Ethan à côté de nous. Je me remis à pleurer, je n’arrivais pas à me pardonner mes décisions impulsives. Il fallait que j’apprenne à chevaucher mon dragon.

À force de caresses, de mots tendres et de sages baisers, il réussi à m’apaiser. Je fini par m’endormir terriblement serrée contre lui.

Allen me réveilla doucement. Il était déjà habillé, l’aube était en train de poindre. Je sautai sur mes pieds, l’embrassai rapidement et pris la direction de la douche. Cinq minutes plus tard j’étais prête.

Allen m’attendait devant la porte grande ouverte de notre logement. Il semblait encore plus pressé que moi de retrouver Ethan. Nous prîmes la direction de la clinique.

  • Il va bien. Il vient de me dire qu’il avait déjà envie de rentrer avec nous, aujourd’hui.
  • Tu crois que c’est possible, demandai-je soudain remplie de joie.
  • Nous allons le savoir, dès que nous aurons constaté l’état dans lequel il se trouve. Ethan est un sacré dur à cuire, tu sais. Je ne l’ai jamais vu se plaindre ni rater un entrainement à cause de ses blessures. Quand il avait treize ans, il a combattu et gagné un championnat, tandis qu’il cachait aux arbitres son avant-bras cassé deux jours plus tôt.

À notre arrivée, un bio artificiel nous informa qu’Ethan n’étais plus dans la salle de soins intensifs. Il programma une holo-trace qui nous conduit à sa chambre.

  • Encore à flemmarder, lui demanda Allen en entrant.
  • Je recomptais mes côtes histoire de passer le temps, répondit-il avec flegme.

Il était parfaitement réveillé, debout près de la fenêtre de sa chambre. Il avança une main vers moi. Je me précipitai vers lui en prenant bien soin de ne pas heurter sa blessure.

  • Montre-nous !

Il souleva son tee-shirt. La plus grande partie de l’hématome avait disparu. Il demeurait une petite marque, celle de la sonde qui avait drainé son sang.

  • C’est douloureux, nous dit-il, mais tout à fait supportable. Comme l’a dit O’Chan, demain je devrai être en pleine forme.

Je me retenais de le prendre dans mes bras. Je bouillonnais de désir, en même temps, je ne pouvais m’empêcher de penser que c’était déplacé, et peu de circonstance.

  • Moi aussi, Aria. Il sourit comme s’il avait deviné ma pensé. Sans oublier Allen, qui a passé toute la nuit avec toi.
  • Je dois avouer ce fût un challenge.
  • J’en suis sûr, Allen… J’aurais aimé que…
  • Hors de question, répondit-il. C’est toi…
  • Mais de quoi parlez-vous, demandai-je, tout en ayant peur de trop bien comprendre.

Je rougis à la fois de honte et de désir, en les entendant exprimer si directement ce que nous éprouvions tous les trois.

  • Ethan, tu as lu dans mes pensées ! protestai-je. C’est bien ça ?
  • Non, je t’ai juste observée. O’Chan nous a souvent dit qu’il n’était pas convenable de lire dans les pensées des autres, sans un motif extrêmement valable.
  • Tu n’as jamais succombé à cette tentation ?
  • Oui, une fois. J’avais dix ans. Notre prof de math venait de confisquer mon boomerang. Je voulais savoir où elle l’avait caché.
  • Comment fais tu pour si bien me connaitre ?
  • Au-delà de la simple intrusion dans l’espace intime d’une personne, il y a les rythmes qui émanent d’elle. Nous baignons tous dans ces rythmes. Il suffit d’être attentif pour percevoir variations et tonalités. Être conscient de ce champ, permet de ressentir intuitivement l’expression de ces ondulations. Elles ont pour origine les transmutations émotionnelles de l’être.
  • J’aimerai que tu ressentes dans quel état est mon âme, susurrai-je en le prenant dans mes bras pour l’embrasser tendrement.

Notre baiser dura longtemps. J’étais encore une fois toute retournée par l’amour que je ressentais.

  • Ethan, sais-tu où sont passés Aiko, Kenji, Elisée et Célia ?
  • Ils sont repartis il y a peu. Je pense qu’ils doivent dormir actuellement, ou pas, conclut-il en riant.
  • Charlotte, as-tu informé quelqu’un de ce qui s’est passé ?

« Non Allen ! Pour différentes raisons je ne tiens pas à ce que cette affaire s’ébruite. Je ne puis évoquer certains détails de l’histoire, sans générer des effets hors de mon contrôle. De plus, il est probable qu’une ou plusieurs personnes dans l’école soient mêlées à cette affaire. Si Allen compte retourner dans les sous-sols, je dois préserver votre effet de surprise. »

Nous réfléchissions tous en silence. Je fini par penser à mon état de santé.

  • Charlie, qu’en est-il de mon problème ?

« Ta température est presque stable, Aria »

  • Quelle est ta nouvelle estimation, demandai-je un brin tendue.

« Je ne suis pas en mesure de réaliser une projection fiable du processus qui est à l’œuvre dans ton corps. Je ne puis te donner qu’une fourchette imprécise. Il te reste entre vingt et trente mois, si tu ne provoques pas de trop grandes variations thermiques. »

  • Merci Charlotte. Je ne souhaite pas qu’Ethan passe ses journées de repos ici, décrétai-je. Il va venir avec nous.
  • Je suis de ton avis, souligna-t-il. Je n’aime pas ce lieu.

« Il n’en est pas question, il lui faut du repos ! »

  • Ethan peut récupérer au 145ème étage aussi bien qu’ici, proposa Allen.
  • Tout le monde est d’accord, tu es en minorité Charlie !

« Je constate qu’aucun de vous trois ne possèdent une seule once de bon sens. Puisque vous ramener à la raison m’est impossible, je me range à votre décision. Une voiturette électrique attend mon blessé à la sortie de ma clinique. »

  • Tu plaisantes, tempêta Ethan, je ne me baladerai pas dans ton caddie de golf !

« Tu n’y couperas pas. Il y a de la place pour trois personnes, tu ne seras pas seul. »

Comme annoncé par Charlie, une voiturette jaune et bleue munie de diodes rouges clignotantes nous attendait à la sortie. La carrosserie portait le blason de l’école et l’inscription « Medcar » sur les côtés.

  • Je ne crois pas avoir été aussi ridicule de toute ma vie, déclara Allen en s’installant. Et ça c’est de votre faute, souligna-t-il en pointant son doigt vers nous.

Une fois tout le monde à bord, le véhicule démarra, pour atteindre la vitesse d’une personne qui marche d’un pas tranquille. Une petite sirène produisait un son mi aigre mi plaintif, avertissant de notre passage les nombreux étudiants que nous croisions sur le parcours.

Allen, tête basse et le visage dans ses mains nous maudissait copieusement. Ethan et moi étions habités par un fou rire irrépressible, qui lui arrachait de temps à autre une grimace de douleur.

Finalement, l’engin nous déposa devant le gratte-ciel. Un instant plus tard nous étions chez nous.

  • File dans ma chambre, Ethan, et mets-toi au lit. Nous allons y installer notre cellule de crise.
  • Oui, Aria-mater, dit-il avec son flegme habituel, m’embrassant au passage.

« Je suppose que vous allez avoir besoin de place ? »

  • Absolument, Charlie. Cette pièce est devenue trop petite depuis le nouveau lit.

« Quatre robots de service vont arriver.  Il est temps de changer la configuration des lieux. »

  • Comment ça ? m’inquiétai-je.
  • Tu vois bien Aria, ce n’est pas Charlie c’est bien Charlotte, triompha Allen. Elle a un caractère de géraldine, c’est une vraie fée du logis. Tantôt, je l’imaginai avec un petit tablier et un plumeau à la main.
  • Eh, toi le grand brun ! l’apostrophai-je, défense de penser à une autre femme… Nous allons voir ce que mon Charlie va faire.

Au même instant les quatre robots de service entrèrent. Ils s’occupèrent en premier du mobilier collé aux murs, il se retrouva au centre de la pièce. Ils entreprirent de démonter rapidement les épais panneaux qui séparaient nos chambres.

  • Un joyeux bordel, constata Ethan du fond de notre lit. J’aurais mieux fait de rester à la clinique, grommela-t-il.
  • Tu plaisantes ! engueulai-je Charlie. Tous nos meubles sont au milieu de cette immense chambre !

« Je vais y remédier, Aria. »

De nouveau, les machines déplacèrent notre mobilier. Tout était impeccablement rangé. Un robot installa une table multimédia en verre.

« Elle est équipée d’un holoprojecteur, capable de délivrer une série d’holo-écrans. Cet équipement sera utile à vos préparatifs. »

  • Bon ! et maintenant… Que comptez-vous faire ? demanda Ethan.
  • J’ai plusieurs choses en tête, commença Allen. Il faut que je parvienne à estimer la force et la rapidité des synthétiques que vous avez rencontrés dans le sous-sol. Ensuite, il nous faut de l’équipement. Pour finir, nous devons établir une tactique reposant sur la connaissance des lieux et de la menace identifiée par tes côtes Ethan, conclut-il en traçant des cercles avec son index au-dessus de son flanc.
  • Bonnes idées, bailla Ethan toujours allongé dans notre lit. Comment penses-tu procéder ?… Aria, la clinique avait un très bon robot masseur. Aurais-tu la gentillesse de le remplacer avantageusement en venant masser mes épaules ? dit-il en imitant le levé de sourcil d’Allen.
  • Je vais te faire regretter de m’avoir comparée à cette machine, menaçai-je en me rapprochant de lui.

Une fois sur le lit, je le poussai doucement pour qu’il se redresse. Je m’installai confortablement derrière lui, positionnai un coussin sur mon ventre, puis le fis s’étendre dos contre moi. J’entrepris un massage de sa nuque.

« Souhaitez-vous mon assistance, » proposa Charlie. « Je peux mettre à votre service pour quelques heures une bio-artificielle, afin que vous vous familiarisiez avec sa force et sa rapidité. J’ai procédé à une analyse d’impact sur le flanc et les côtes d’Ethan. La puissance déployée correspond au maximum de celle dont disposent mes synthétiques. »

  • Parfait, c’est vraiment génial, continue s’il te plait, grogna Ethan.

« Merci, mais c’est peu de choses ! Je ne vois pas pourquoi mon aide te met dans cet état, Ethan. »

  • Ariaaaaa, tu as des mains de déesse, s’extasia mon blessé.

« Je note que vous n’avez rien écouté de ce que j’ai dit, » sembla se plaindre Charlie en réalisant son erreur.

  • Je t’ai entendue, c’est le principal Charlotte. Laissons nos deux amoureux tranquille. Nous avons du travail. Fais venir la synthétique s’il te plait.

« Tout de suite, Allen. »

Préparatifs de guerre

Notre nouvelle chambre avoisinait les cent mètres carrés, dont une bonne partie libre de tout meuble. Allen délimita à l’aide d’objets une surface équivalente à un ring de boxe.

Une bio-machine d’apparence féminine venait d’entrer.

  • Charlotte, positionne-la à l’intérieur des limites que j’ai défini. Lors des tests, elle ne doit pas les franchir.

« Entendu Allen. »

Il se plaça en face de la synthétique.

  • Nous allons commencer par des mouvements basiques. Tu vas lui faire produire un enchaînement simple. Direct du droit, coup de pied de sape au niveau de ma cuisse gauche, suivit d’un coup de genou frontal sauté.

« C’est noté Allen. Vitesse et puissance souhaitées ? »

  • Nous commencerons à vingt cinq pourcents de la puissance de ta machine. Pour la vitesse, cale-toi sur celle d’un humain moyen s’il te plait.

« Début de la séquence dans trois, deux, un… »

Allen para le direct du droit avec son poignet, en même temps qu’il pivotait sur ses hanches. Le coup de pieds de sape frappa le tibia de la jambe qu’il venait de lever. Il abaissa ses mains, poignets croisés paumes vers le bas, pour bloquer le coup de genou sauter que la machine engagea en direction de son estomac.

  • C’est lent et je n’ai ressenti qu’un faible impact. Passons à cinquante pourcents de sa puissance et double la vitesse.

« Paramétrage effectué. Début de la séquence dans trois, deux, un… »

Allen appliqua exactement les mêmes mouvements de défense. Il parvient à se protéger sans difficulté apparente.

  • La vitesse et la puissance correspondent à un combattant expérimenté d’environ quatre-vingt kilos, conclut-il. Cette fois Charlotte pleine puissance et vitesse max. Je vais un peu m’échauffer. Ça risque d’être moins facile…

« Je ne suis pas très rassurée, » protesta Charlotte.

  • Moi non plus, me plaignis-je. C’est une idée stupide. Ne fais pas abimer ton beau visage. Je n’ai pas envie que tu ressembles à un boxeur au sortir du pire match de sa carrière.
  • Merci de croire si fort en moi mesdames. Charlotte, quelle est ton estimation sur mon pourcentage de réussite pour la prochaine séquence ?

« Je ne connais pas assez bien tes capacités, mon estimation est imprécise. Disons deux contre un en faveur de mon synthétique. »

  • Bon, nous allons voir !

« Je t’invite à abandonner cette idée folle, » insista Charlotte.

  • Certainement pas…

« Je t’aurais prévenu. Début de la séquence dans trois, deux, un… »

Je vis le direct du synthétique arriver dans un sifflement d’air. Il eut juste le temps d’effectuer une rotation de buste, le poing passa à quelques millimètres de son nez. Sa jambe para difficilement le coup de pieds de sape. Un fulgurant coup de genoux dans son estomac le propulsa à plus d’un mètre en arrière. Il rétablit difficilement son équilibre et s’immobilisa un genou à terre en se tenant la poitrine.

  • J’aie eu le temps de contracter mes abdos et d’accompagner le coup, grimaça-t-il. Dans le cas contraire je serais sans doute en route pour la clinque.
  • Tu viens de te faire botter les fesses, constata Ethan.
  • Arrête de faire ça, lui dis-je en colère, je n’ai pas envie que tu sois blessé.
  • Ne t’en fais pas pour lui mon cœur, déclara Ethan en saisissant mes mains pour les embrasser. Je pense qu’il va te surprendre. C’est un australien, ne l’oublie pas !

« Je ne crois pas qu’il soit utile de continuer. Tu n’arriveras pas à battre mon synthétique. Grâce sa vitesse d’exécution, il surpasse ton potentiel défensif.  Par ailleurs, j’observe la formation d’un hématome sous cutanée au niveau de ton estomac. »

  • C’est un bleu, Charlotte ! rien de plus. Bon, passons la vitesse supérieure…

Il commença l’exécution de mouvements complexes avec ses bras, ses mains et ses doigts.

  • Ce sont les sceaux qui chassent le gardien. Il fait appel à des forces, m’expliqua Ethan sans plus de détails.

Allen fit face à la synthétique et prit une étrange posture. Ses pieds joints par les talons formèrent une équerre puis il pivota sur la pointe de ses orteils, positionnant ses talons vers l’extérieur. Ses genoux fléchirent pour se toucher, il projeta ses hanches en avant. Sa colonne vertébrale parfaitement droite, il entreprit une inspiration lente et profonde par le nez en ramenant ses bras vers lui, puis expira par la bouche en repoussant ses bras, paumes des mains vers le ciel. Il respira ainsi pendant une dizaine de secondes.

Quelque chose venait de changer. Ce qui émanait de lui semblait faire vibrer l’air de la pièce. Il nous regarda en souriant, ses pupilles étaient contractés à l’extrême. Ses yeux irradiaient d’une présence que je n’avais encore jamais vue chez un être humain.

  • Circulation micro-orbitale, me chuchota Ethan en tournant la tête pour quémander un baiser. C’est la respiration du style Hoa Linh Bac Tru Quyen.
  • Nouvel essai, Charlotte !

« Comme tu voudras, Allen. Début de la séquence dans trois, deux, un… »

Je le vis produire les premières parades à une vitesse incroyable. Il bloqua le coup de genou sauté et percuta de son épaule la poitrine de la synthétique. Elle fût propulsée quelques mètres en arrière, et fini par s’encastrer violemment entre les portes de l’armoire d’Ethan.

J’étais bouche bée, il me souriait.

  • Tu vois, Aria, il n’est pas si mauvais que ça le petit ! Allen… Tu me dois une armoire !
  • Comment est-ce possible ? Tu l’as faite voler comme si elle ne pesait rien.
  • Un coup de chance je suppose, plaisanta-t-il.

Une communication s’annonça sur mon terminal. Mes quatre petites têtes rougissantes étaient devant notre porte d’entrée.

Je commandai l’ouverture. Ils déboulèrent dans notre habitation comme si leur vie en dépendait.

Pendant quelques minutes je participai à la bonne humeur générale. Tout le monde parlait en même temps dans une ambiance fraternelle de jeunes adolescents.

Kenji louchait sur mon lit. Il fit remarquer aux autres qu’il n’avait jamais vu un aussi grand couchage. Notre immense chambre manquait de sièges. Les deux sofas du salon furent transportés puis disposés dans la pièce.

  • Vous avez une étrange décoration, remarqua Célia.

Elle pointa du doigt la synthétique toujours encastrée dans l’armoire.

Je me lance dans un essai d’art très moderne, lui expliqua Allen. Un nouveau courant créatif… Il se manifeste au travers de fresques robotiques. Celle-là je l’ai nommé « La Dame qui se repose dans l’armoire. » Charlotte, redonne son autonomie à ta synthétique.

La machine tenta de s’extraire en douceur du meuble. Il se disloqua, répandant tout son contenu au sol en produisant un bruit de verre brisé.

  • Ça, c’était ma collection de trophées en cristal soufflé, nota tranquillement Ethan. Pour les remplacer, Allen, tu vas devoir t’inscrire à ces compétitions.

Le silence régnait dans notre grande chambre. L’artificielle en profita pour disparaitre.

  • Ce sont des compétitions juniors ! Un peu de colle et ça sera comme neuf… Tu es trop sentimental, ta majesté.
  • Qu’en penses-tu, Aria, demanda Ethan.
  • Vous m’avez moi ! Je suis sûre que tous les trophées de la terre ne comptent plus à présent.

Je le serrai doucement contre moi pour l’embrasser.

  • Jolie petit cœur de miel, nota Allen. Tu as ta réponse, Ethan ?
  • Plus que ce que je n’espérai entendre…
  • Si vous le souhaitez nous pouvons repasser plus tard, grommela Elisée.
  • Pardonnez-nous ! Restez, je vous en prie. Nous allons commencer à organiser notre descente dans les sous-sols. Vous avez appris quelque chose de neuf ?
  • Oui Allen San, j’ai fait des recherches en passant par le bureau des affaires étrangères du Japon. Originellement, les souterrains helvétiques devaient accueillir un centre de retraitement des eaux grises, produites par les onze mille personnes que peut accueillir l’école. Suite à l’adoption de la technologie d’Hydro Clean Process Inc., l’aménagement des sous-sols n’était plus d’actualité. Curieusement, ces souterrains ont quand même été loués par Hydrodynamic Control Inc. Le siège de cette société est à Chicago. Il y a plus étrange. Cette compagnie appartient à quelqu’un que nous connaissons.
  • À qui ? demandai-je, intéressée qu’elle soit sur Chicago.
  • A toi, Aria San.

J’ouvris de grands yeux ronds. Je sentais que tous les regards convergeaient vers moi.

  • Je l’ignorais. Je ne connais rien aux affaires que m’a laissé mon père à son décès. Mes intérêts sont gérés par un conseil d’administration.
  • Tu as une idée du montant de tes avoirs, Aria San ?
  • Pas vraiment, rougis-je. Je ne m’en suis jamais préoccupé. Tout ce qui m’importait ces dernières années c’était de sauver mon père, « et me sauver, pensai-je. »
  • Veux-tu que je t’informe sur ton patrimoine, Aria San, s’aventura-t-elle à me demander.
  • Tu le pourrais ?
  • Ce ne sera qu’une estimation. Tant que tu ne seras pas majeure, le montant exact de tes avoirs ne sera pas connu.

Une fois de plus il régnait un silence absolu dans la pièce. J’étais mal à l’aise.

  • Je ne sais pas si j’ai envie de savoir.

Je serrais un peu trop fort Ethan.

  • Tu vas me rebriser les côtes si tu continu à m’aimer aussi fort, Aria !

Allen, Ethan, Aiko, Célia et Elisée ne semblaient pas vouloir m’influencer. Ils se contentaient de m’observer avec bienveillance. Kenji n’avait pas l’air de cet avis. Il remuait, paraissant vouloir me dire quelque chose.

  • Oui, Kenji ?
  • Tu devrais savoir, Aria San, il vaut mieux que tu sois préparée et aussi bien informée que possible. J’ai été dans la même situation que toi l’année passée. J’aurais préféré connaitre toutes ces choses avant qu’elles ne me tombent dessus.
  • Tu nous raconteras Kenji ?

Ma demande sembla le mettre mal à l’aise.

  • C’est une longue histoire, bredouilla-t-il agité. Plus tard, Aria San.
  • Bon, je vais suivre ton conseil, décrétai-je. Je t’écoute Aiko !

Je serrai de nouveau Ethan contre moi.

  • Tes avoirs, Aria San, sont actuellement estimés à cinquante-sept milliards de nouveaux dollars-or nord-américains.

Je restais sans rien dire, je n’arrivais pas à m’imaginer ce que cette somme représentait.

  • Selon cette estimation, tu es la 21ème personne la plus riche au monde, Aria San.

Ethan fut pris d’une quinte de toux, puis partit dans un grand fou rire douloureux.

  • Quand nous serons en Australie, Aria, c’est toi qui payeras les bières et les burgers chez Swansy double bed.

En l’entendant, Allen ne put s’empêcher de rire lui aussi.

  • Parlons d’autre chose, déclarai-je rougissante. Il serait bon de penser à notre incursion et à ce que nous allons découvrir dans les souterrains.
  • Le réseau est immense, nota Aiko. Nous n’avons pas l’ensemble des plans. Vous avez une table multimédia, remarqua-t-elle. Si vous le permettez, je vais transférer ce que nous avons trouvé.

Un plan en trois dimensions s’afficha dans notre chambre, les couloirs et salles étaient nombreuses. Cinq gigantesques cavités attirèrent notre attention. Elles étaient assez grandes pour abriter des milliers de personnes.

  • Mis à part le couloir de l’école,  comment peut-on accéder à ces infrastructures souterraines, demanda Ethan.
  • Il y a une ligne ferroviaire qui date des années 1980. Elle connecte l’ensemble du complexe et s’étend sur des centaines de kilomètres, souligna Elisée.
  • Où est l’entrée ? voulu savoir Allen.
  • Aucune idée, répondit Elisée.

« Vous n’avez pas beaucoup d’informations, » constata Charlie. « Nous allons devoir improviser. J’ai néanmoins une bonne nouvelle à vous annoncer. Je suis en train de faire ajouter quelques équipements spéciaux sur un synthétique. Il vous accompagnera. »

  • C’est super Charlie ! m’exclamai-je.

« Veillez à ce qu’il ne lui arrive rien. Je compte sur vous ! »

  • Voilà comment nous allons procéder, commença Allen. Ethan et moi ouvrirons la marche avec O’Chan. Aria, tu suivras à bonne distance avec l’artificiel.
  • Et moi, Allen San ? s’inquiéta Aiko.
  • Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, je préfèrerai que tu restes à la surface.
  • Je ne suis pas une femme fragile, Allen San, mes ancêtres étaient Samouraïs, annonça-t-elle avec du feu dans ses yeux. Mon père est le maître d’un des dojos les plus réputés d’Osaka. Je pratique le sabre depuis mes sept ans et je suis une adepte plutôt douée de Karaté Kyokushinkai.

Elle se leva, semblant vouloir le défier.

  • Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, lui dit-il.

Elle avisa un bâton d’entrainement dans un coin de notre grande chambre. Elle s’en saisit et commença à en jouer de façon experte. Lentement, elle se rapprocha d’Allen son bâton levé devant elle. Sa beauté égalait sa détermination.

Dans un cri à la fois aigüe et puissant, rapide comme un serpent elle attaqua d’un coup de haut en bas. Allen sembla esquiver de justesse. Sans arrêter son mouvement, elle entreprit de relever son bâton pour l’abattre en diagonale. Allen esquiva de nouveau. À sa grande surprise, elle lui décocha un coup de pied circulaire qui l’aurait touché à la tête, s’il n’avait pas bloqué avec la paume de sa main.

Sans lui laisser le temps pour une autre attaque Allen saisit son bâton, passa promptement par-dessous et se retrouva derrière elle. Il la saisit à bras le corps pour l’immobiliser.

Ils riaient tous les deux. J’étais verte de jalousie.

Je serrais tellement fort Ethan qu’il poussa un grognement de douleur.

  • Excuse-moi, dis-je confuse et honteuse.

Allen venait de lâcher Aiko. Sans comprendre pourquoi, j’étais en colère contre lui. Je mourrais d’envie de l’avoir à côté de moi. Comment pouvait-il la toucher… Je respirai profondément, essayant de me calmer sans succès.

  • Tu as gagné ton voyage avec nous, annonça-t-il à Aiko. As-tu besoin d’un sabre ?
  • Non, J’ai le mien, Allen San. C’est un « Gassan Tadatoshi », un cadeau de mon père pour célébrer le passage de mon deuxième Dan.
  • Parfait dans ce cas ! Je pense qu’Ethan va devoir se reposer. Je vous propose de nous réunir demain pour envisager la suite.

Ils acquiescèrent. Nous nous retrouvâmes tous les trois, seuls. J’étais accrochée à Ethan comme une racine à son rocher. Je fusillai Allen du regard.

  • Elle est partie, Aria. Tu peux arrêter d’écraser mes côtes cassées.
  • Je vous propose de manger quelque chose, nous dit Allen.
  • Je n’ai pas faim, mais j’apprécierai que tu viennes m’embrasser, bougonnai-je sans lâcher Ethan.

Il s’approcha du lit et m’embrassa d’un unique baiser qui me fit fondre. Il ralluma le feu qui me consumait depuis quelques jours.

  • Je n’aime que toi, déclara-t-il avec un air de reproche dans son regard.

Je me sentis gamine. Ce comportement venait de mettre cruellement en lumière mon manque d’expérience amoureuse.

  • J’ai peur de vous perdre, leur annonçai-je en pleurant.

« Allen, il faut que tu lui parles, » entendit-il résonner dans sa tête. « Dis-lui que nous l’aimons, sers-toi de toute ta douceur pour lui faire comprendre que tout va bien. »

« Tu as anticipé mon intention, je comptais proposer une balade à Aria. Pendant ce temps, pratique une méditation curative afin d’accélérer ton rétablissement. »

  • Tu ne nous perdras pas, me consola Ethan. Sèche tes larmes. Je crois qu’Allen a quelque chose à te dire.
  • Viens, joli cœur. Il faut qu’Ethan se repose. Laissons le quelques heures tranquilles, annonça-t-il en me tendant la main.

J’embrassai tendrement Ethan avant de me séparer de lui à contre cœur. Je me retrouvai seule avec Allen dans une cabine d’ascenseur.

  • Je n’ai pas supporté que tu touches Aiko, lui avouai-je.
  • Je m’en suis rendu compte.

Il me sourit.

Sortir, même sous le dôme me fit du bien. Nous nous promenions depuis une heure, bavardant main dans la main tout en marchant autour du lac. Une fois encore, la présence d’Allen m’apaisait

  • Ethan et moi sommes de la vieille école. O’Chan nous a donné une éducation d’un autre âge. Pour lui, la loyauté est érigée en vertu cardinale. Je pense que c’est le moment de t’en dire plus à son sujet.
  • Je t’écoute.
  • Quel âge a-t-il selon toi ?
  • Je ne sais pas ! Je dirai aux alentours de quarante-cinq ans, peut-être plus… C’est ça ?
  • Non.
  • Il n’a pas l’air d’en avoir moins en tout cas et s’il en a plus, il est en forme et bien conservé… Cinquante-cinq ?
  • Vingt fois plus pour le moins, m’annonça-t-il en s’arrêtant de marcher.

J’essayai de rassembler mes esprits. Le chiffre de mille cent ans résonnait dans ma tête, je lui souris.

  • Bien essayé, mais je ne marche pas.

Il restait de marbre. Je m’attendais à le voir sourire d’un moment à l’autre, mais plus les secondes passaient plus le mien disparaissait.

  • C’est impossible ! Je me refuse à le croire.
  • Ce soir nous lui rendrons visite, il te racontera son histoire.
  • Vous le connaissez depuis plus de dix-sept ans ?
  • Oui.
  • Dis-moi que tu l’as vu vieillir depuis toutes ces années !
  • Non.
  • C’est impossible…
  • Nous avons des photos où O’Chan et le père d’Ethan sont ensemble, elles datent de dix ans avant notre naissance.
  • Et ?
  • Il a le même visage. Pourtant, il y a vingt-sept ans d’écart entre cette photo et aujourd’hui

Je restai sans voix.

  • J’ai besoin de m’assoir, décrétai-je la tête en feu.
  • Viens, installons-nous un peu à l’écart. Regarde, près de ce bosquet il n’y a personne.

Une fois assise je m’accrochai à son bras.

  • Depuis que je suis ici, commençai-je, je suis tombée folle amoureuse de deux garçons… Pendant des jours, j’ai cru vous avoir perdu pour vous retrouver ensuite dans une étrange maison. Je vous ai sauvé la vie en mourant moi-même et me suis réveiller en compagnie de votre père adoptif, qui m’a ensuite fait disparaitre de chez lui. Un pauvre étudiant a été tué à cause de moi, parce que j’ai accepté d’aider Charlie qui est une machine que j’ai appris à aimer. Hier, par ma faute, Ethan frôle la mort en voulant me protéger. Aujourd’hui, je suis pour la première fois de ma vie jalouse d’une fille que tu as touché. Mon espérance de vie dépasse à peine deux ans et tu viens de m’annoncer que vous m’aimiez et que vous étiez loyaux, parce qu’un très vieux chinois vous a donné une éducation d’un autre âge.

Je le regardai droit dans les yeux.

  • Je pense être plutôt bien équilibrée pour vivre tout cela en si peu de temps !

Nous restâmes longtemps l’un contre l’autre en silence. Alors que la nuit commençait à s’installer, nous reprîmes le chemin de notre grande chambre. Allen me tenait par la taille, serrée contre lui. Je n’arrivais pas à me rassasier de son contact. Je lui posais mille questions, juste pour entendre sa voix douce qui me rassurait tellement.

  • Il est réveillé, m’annonça-t-il une fois dans l’ascenseur, guettant ma réaction.
  • Tu sais bien que je meurs d’envie d’être avec lui… Quel est le programme de ce soir ?
  • Il est grand temps que tu entres dans notre monde. Tu dois parvenir à la maitrise des trois trésors taoïstes. Tu ne seras pas surprise si je te disais que ta mort nous serait insupportable… Nous avons encore du temps devant nous, je suis sûr que tu vas y arriver.

Ethan, toujours couché, était en train de lire un de mes livres.

  • Je me suis permis de te l’emprunter, Aria. Je ne savais pas que tu appréciais les classiques des auteurs anglais…

« Tourne ici tes pas, Nymphe charmante, incline ton front éclatant, que tes yeux répandent la douceur de leurs regards ; que le souffle léger des zéphirs écarte les boucles de tes cheveux ; qu’elles se partagent pour laisser voir la blancheur de ton sein, la rouge incarnate de tes joues, les roses de tes lèvres où les ris enchanteurs et la volupté sont tempérés par la sagesse et la pudeur. »

  • Mark Akenside… Les plaisirs de l’imagination,  me rappelai-je en souriant.
  • Tout juste !

Je quittai le doux cocon des bras d’Allen pour rejoindre Ethan. Je tirai sur le drap et j’entrepris de soulever son teeshirt.

  • Voyons où en est ta guérison !

J’écarquillai les yeux. Je passai mes doigts sur son flanc. Plus rien n’était visible, sa peau était douce et fraiche. Il me sourit.

  • O’Chan nous invite pour diner ce soir, m’annonça-t-il.
  • C’est une gentille attention de sa part !
  • Demain nous allons visiter les sous-sols de l’école. Cette nuit sera spéciale, dit-il en me regardant tendrement.
  • Spéciale ?

Un petit sourire aux lèvres, Ethan se remit à lire sans me répondre. Je regardai Allen. Il manifestait tous les signes de quelqu’un qui n’a rien à faire, mais qui donne le change en brassant de l’air. Il rangeait en tas les objets tombées de l’armoire brisée.

Je me saisis de vêtements propres. Ils ne prêtèrent aucune attention à ce que j’étais en train de faire.

Je me dirigeai d’un pas assuré vers ma salle d’eau, espérant qu’ils daigneraient me regarder. Rien…

  • Je ne vous aime plus, décrétai-je en m’enfermant dans ma salle de bain.

Je rouvris la porte quelques secondes plus tard espérant les surprendre. Ils n’avaient pas bougé, aucun changement. Ils me regardaient d’un air innocent.

  • Oui Aria ? s’enquit Allen.

Je le fusillai du regard. Allait-il enfin me dire ce que cette nuit aurait de spécial. Il se contenta de me sourire, puis continua d’entasser méthodiquement le contenu du meuble. J’étais furieuse. Ethan me gratifia d’un clin d’œil et d’un baiser, souligné par un doigt sur son cœur. Je lui appliquai le même regard.

  • Que ça soit bien clair dans vos toutes petites cervelles d’australiens. Ici c’est ma salle de bain, martelai-je en tapant du pied. Je claquai la porte.

Je me déshabillai en mesurant ma frustration dans le miroir de la pièce.

Je décidai de prendre soin de moi. Après une très longue douche, j’appliquai une crème sur tout mon corps. Je coiffai parfaitement mes cheveux pour la première fois depuis mon arrivé sur le campus. Je les tirai en arrière et les fixai à l’aide d’une barrette en nacre. J’entrepris de maquiller mes yeux. J’enfilai ensuite une petite robe noire et or très décolletée, peaufinai mon maquillage par un peu de blush sur mes pommettes et un trait de rouge à lèvres parfaitement appliqué du premier coup. Je chaussai mes bottines. Un dernier coup d’œil dans la glace me décida à sortir de la petite pièce.

Ce fut Ethan qui me vit en premier. Il se redressa dans notre lit, ferma mon livre et me dévisagea médusé. Allen failli s’étouffer en remarquant ma présence.

  • Alors… Qu’a-t-elle de si spécial cette nuit ? demandai-je en m’appuyant sur le coin de la porte, bras entrecroisés en dessous de ma poitrine.

Les garçons passèrent à leur tour par la salle d’eau. Ils en ressortirent très élégants, toujours aussi beaux et tellement désirables.

  • Suis-je convenablement habillée, leur demandai-je, pensant à mon glorieux décolleté.

Ethan sourit, Allen souleva un sourcil.

  • Bravo pour vos réponses messieurs… Je ne voudrais pas que votre père décède par ma faute.
  • Aucun risque, souligna Ethan.
  • C’est ce que j’ai cru comprendre cet après-midi… Apparemment un homme plein de ressources ce monsieur O’Chan. J’aimerai en savoir plus !
  • Je crois que le moment est venu dans tous les sens du terme, acquiesça Allen en s’approchant de moi.

Il me prêta son bras, très chevaleresque.

  • Partons ensemble princesse, ajouta Ethan en me tendant le sien.

Nous ne passâmes pas inaperçus en ce début de soirée. J’étais aux bras des plus beaux garçons de Redstone Duke, irrévocablement folle amoureuse des deux.

Quand nous arrivâmes devant la porte de la maison chinoise, O’Chan n’était pas là pour nous accueillir.

Un parfum d’épices asiatiques embaumait le lieu. La table était mise. Nappe rouge, sets en bambou, serviettes, baguettes et bols noirs nous attendaient, impeccablement disposés. Un bouquet de vraies fleurs blanches ornait le milieu de la table.

Des pivoines remarquai-je. Où diable avait-il trouvé ces fleurs en cette saison ?

O’Chan fit son apparition, poussant un joli chariot.  Il était couvert d’une multitude de petits bols.

  • Prenez place chère Aria, m’invita-t-il en désignant l’extrémité de la table rectangulaire. Je serais en face de vous.

Une fois tous assis, les plats commencèrent à circuler.

  • Je ne suis pas très à l’aise avec des baguettes, chuchotai-je en direction des garçons.

Ethan me montra comment s’en servir. Allen fit de même. Je remarquai avec effroi qu’ils les tenaient tous les deux d’une façon différente. O’Chan me montra une troisième manière que j’adoptai.

Tout le monde se souhaita un bon appétit. Nous dînions avec entrain, sauf O’Chan qui se contenta d’humer ses plats. Je fus la première à rompre le silence.

  • Vous ne mangez pas, Monsieur O’Chan ?
  • Non, Aria. J’ai depuis longtemps adopté un régime particulier.
  • Monsieur O’Chan, avez-vous un prénom ?
  • Oui, Aria. O’Chan !
  • Ah ! fis-je un peu surprise. C’est un beau prénom…
  • C’était celui de mon épouse, je l’ai pris en souvenir d’elle. Dans votre langue il signifie « belle et gracieuse jeune fille ». Le O que j’ai ajouté me rappelle que la vacuité conduit à l’éveil.
  • Je suis désolée, Monsieur O’Chan. Elle vous a quitté depuis longtemps ? Je ne veux surtout pas vous paraitre curieuse !
  • Non, Aria, vous ne l’êtes pas. Nous faisons une juste connaissance vous et moi. Voila neuf cent soixante-huit ans qu’elle n’est plus de ce monde.

Je restai sans voix.

  • Parce que vous entretenez une relation avec mes fils, souligna-t-il doucement, vous serez amenée à connaitre des choses que la plupart des personnes n’imaginent même pas. Je n’ai pas pour habitude d’en parler. Vous êtes la première à qui je me confie depuis que j’ai recueilli mes deux fils.

Nous étions tous les trois silencieux. Allen et Ethan mangeaient lentement, ils paraissaient aimer cette cuisine qui avait dû rythmer leur enfance.

  • J’ai rencontré mon épouse dans les monts Huashan, continua-t-il. Elle y faisait retraite depuis de nombreuses années. Nous avons vécu ensemble plus de cent années, suivant la Voie des Maîtres Célestes, avant qu’elle ne m’annonce son départ. Ce fut un jour de gloire, j’étais heureux de la savoir rejoindre les Shenxian.
  • Quel est votre vrai nom Monsieur O’Chan ?
  • J’en ai eu beaucoup. Celui que je préférais était « l’Ermite dormant ». Mais il y a longtemps que ce nom n’est plus qu’une légende.
  • Monsieur O’Chan…
  • Je vous en prie, Aria, appelez-moi simplement O’Chan. Vous faites désormais partie de notre famille. Nous vous présenterons les oncles et tantes d’Allen et d’Ethan, lorsque vous visiterez l’Australie.

Je rougis de plaisir. Il s’en rendit compte, ainsi que mes garçons.

  • J’ai montré à mes fils les exercices que vous devrez pratiquer, cela jusqu’à ce que vous soyez en mesure d’en tirer tous les bénéfices pour votre santé. Ce sont de bons enseignants. Dans quelques mois, grâce à votre volonté, vous parviendrez à maitriser les flux d’énergies qui parcourent votre corps. Votre intention doit être tournée vers ce but unique, je suis certain que vous y arriverez sans difficulté. Votre Shen est puissant.

Le restant de la soirée fut l’occasion d’évoquer les jeunes années de mes garçons. O’Chan me raconta comment après avoir fugué tous les deux à l’âge de onze ans, il les avait retrouvés dans le bush quelques mois plus tard. Des jeunes aborigènes les avaient recueillis et initiés au walkabout. Il m’expliqua que c’était une errance initiatique rituelle, pendant laquelle les adolescents devaient apprendre à se débrouiller seul.

Je riais de bon cœur aux histoires d’O’Chan, les garçons se contentaient d’écouter en me regardant.

  • Demain, Aria, nous allons descendre dans les sous-sols des Diablerets, dit-il en se faisant plus sérieux. Nous allons voir à quels diables nous avons affaire, conclu-t-il en riant.

La soirée s’acheva aussi joyeusement qu’elle s’était déroulée. En quittant la maison, j’osai prendre O’Chan dans mes bras, pour le remercier de toutes ses attentions. Son corps était dur comme la pierre.

Sur le seuil, il me tendit un petit coffre en bois rose.

  • Faites-moi l’honneur d’accepter ce modeste présent, Aria.
  • Merci O’Chan, bredouillai-je, en recevant son cadeau.

Nous prîmes congé.

Le chemin du retour embaumait cette odeur de terre humide qui me ravissait tant. À mi-parcours, je m’arrêtai et leur demandai si je pouvais ouvrir la boite. Ils acquiescèrent.

Je découvris un magnifique collier de jade. Sur chaque perle verte était gravé un symbole. En son centre, une pierre plate et circulaire en jade blanc présentait des inscriptions.

  • O’Chan doit beaucoup t’aimer pour te faire un tel cadeau.
  • Qu’a-t-il de particulier, Ethan ?
  • Il a appartenu à Chan, son épouse.

Le bijou me parut soudain extraordinairement lourd.

  • Je ne peux pas l’accepter, dis-je la gorge nouée.
  • Si O’Chan te l’a donné c’est qu’il a une bonne raison, décréta Allen. Il ne fait jamais rien sur un coup de tête… Il a veillé sur ce collier pendant près d’un millier d’années. Pour lui, sois en sûre, ce bijou ne peut être porté que par toi. Garde-le précieusement.
  • Vous avez une idée de ce que veulent dire ces symboles ?
  • Non, aucune. Il ne nous a jamais permis de les observer en détail. Tu seras la première en dehors de lui à pouvoir le faire, souligna Ethan.
  • Tu devrais le porter ce soir, c’est un grand honneur qu’il te fait, déclara Allen.

Je le passai avec appréhension autour de mon coup. Je n’osais respirer quand il entra en contact avec ma peau. Mes garçons étaient silencieux. Je compris à leurs regards admiratifs qu’il m’allait parfaitement.

De retour dans notre salon, je constatais que l’éclairage ne fonctionnait pas. Je pouvais malgré tout voir la pièce, grâce à une faible clarté provenant de notre grande chambre.

06/08/2020 – Page 308.  À suivre…

 

 

Redston Duke éditions - 2020