RSD 2 / Chicago Madness


 

D. F. Von THORFELD

 

 

 

REDSTONE DUKE

 

Chicago Madness

 

 

 

Prologue

 

Jamais je n’aurai pensé que ma vie prendrait une telle orientation.

Je tentais jour après jour de mettre du sens à tout ce qui m’entourait.

Contre toute attente, j’arrivais à faire face aux déferlantes quotidiennes d’évènements extraordinaires.

Le seul rocher dans cette tourmente s’appelait Adam. Il était mon protecteur, mon confident, un peu comme mon grand frère.

J’avais renoncé à la peur qui m’avait mainte fois desservit. À présent, je courrais au devant de ma vie, en gardant l’espoir d’un dénouement heureux.

La fin du semestre

Les jours passaient. Ce fut la date d’anniversaire des dix-huit ans d’Allen, bientôt suivi par celui d’Ethan.

À cette occasion, O’Chan leur offrit un vol Sydney-Chicago et leur donna des enveloppes rouges qui contenaient les porte-bonheurs chinois traditionnels.

Le soir venu, je profitai de notre balade pour fêter leur majorité.

  • Joyeux anniversaire, m’écriai-je en les embrassant tendrement. C’est pour vous !

Je leur tendis une petite boite à chacun.

  • Merci, Aria, dit Allen, un peu ému.
  • Merci, Aria ! laisse-moi deviner… La clef du paradis.
  • Seulement les clefs de notre maison de Chicago. Le paradis, c’est être avec vous chaque jour de ma vie. Ces clefs sont encodées. Il n’y a que vous qui puissiez les utiliser.

Le visage d’Allen virait un peu sur le rouge. Je l’enlaçai, extrêmement émue par sa réaction.

  • J’ai autre chose pour vous, déclarai-je.

Je leur tendis deux autres boites emballées dans du papier doré. Promettez-moi de ne pas les ouvrir avant d’être dans l’avion pour Sydney.

Je réprimai difficilement les sanglots qui montaient dans ma gorge.

  • Promis, me répondit Ethan en caressant tendrement une de mes joues.

Je compris qu’il avait deviné ce qu’il y avait à l’intérieur.

Pour la première fois il fut débordé par ses émotions, je vis brièvement ses yeux humides. Il me prit dans ses bras pour me remercier, mais aussi pour cacher ce qu’il ne voulait pas me montrer trop longtemps.

Cette nuit, je fis l’amour à mes deux hommes. Ce fut mon troisième cadeau.

—–

Les jours défilaient dans l’insouciance. Je me consacrais aux études. Je passais du temps dans le bâtiment d’enseignement, apprenant tout ce qui était disponible sur les arts martiaux internes, la médecine chinoise et la cuisine extrême orientale.

Chaque fin de journée, je dédiais trois heures à l’entrainement, en compagnie d’Ethan et d’Allen. À tour de rôle, ils m’enseignaient les deux formes du Liu He Ba Fa Chuan. Je progressais vite, malgré la complexité, l’intrication et la fluidité des mouvements, qui coulaient telle l’eau d’un torrent sans jamais s’arrêter.

Je revis plusieurs fois O’Chan. Il m’enseigna les techniques respiratoires d’ouverture de l’orbite microcosmique. Je commençais à ressentir la montée de mon énergie vitale tout le long de ma colonne vertébrale. La connexion avec le ciel ne tarda pas à se manifester, m’avait-il affirmé.

O’Chan était très satisfait de mes progrès. Il me complimenta, quand je lui annonçai que j’avais une impression bizarre au sommet de ma tête, comme si de l’eau en jaillissait pour couler tout autour de mon crane. Il me confia que les garçons avaient mis plus d’un an pour atteindre cet état.

Lors de nos dernières rencontres, il m’apprit les mouvements qui mobilisent les huit méridiens extraordinaires et me conseilla de les travailler le plus souvent possible.

—–

Les semaines passèrent dans cette douce routine pour devenir des mois.

Je me réveillai angoissée. Il ne restait plus que deux jours avant la fin du semestre. Je me séparai de mes hommes qui dormaient encore.

J’avais reçue la confirmation de l’horaire d’atterrissage de mon jet privé. Il venait de décoller de Chicago ce matin.

Demain, ils prendraient un vol pour Sydney tandis que moi je retournerais en Amérique du nord.

J’avais du mal à accepter de ne plus les revoir avant longtemps. Je venais de vivre les quatre plus beaux mois de toute ma vie. Mon adolescence prendrait bientôt fin.

Je priais pour que tout se passe bien.

Je passai ma journée collée à eux. Le soir une fête improvisée fut organisée par Elisée, Célia, Aiko et Kenji.

Nous avions trouvé le nom de notre Maison familiale. « Diablerets Invictus », pour rappeler notre bataille dans les sous-sols de la montagne.

Aiko et Kenji nous traduisirent quelques-uns des poèmes japonais qui parlent d’amitié et de loyauté. Cette nuit mes yeux ne cessèrent de pleurer de tristesse et de joie.

Célia et moi échangeâmes nos adresses. Elle vivait à Toronto,  à moins d’une heure d’avion de Chicago.

J’invitai nos quatre amis à me rejoindre chez moi, quand ils le souhaiteraient, pour passer quelques temps tous ensembles.

En fin de la soirée, Charlie nous déclara qu’il était heureux de nous avoir eu pour étudiants dans son école, et qu’il attendrait notre retour en comptant chaque secondes.

Mes larmes redoublèrent, au point que les garçons durent me prendre dans leurs bras pour me consoler.

L’aube arriva au terme d’une nuit blanche. Je m’attardai dans leurs bras, profitant de la rassurante présence d’Allen et la forte aura protectrice d’Ethan.

Vers huit heures, nos bagages furent emportés par les machines de Charlie. Adam occupait ma plus grande malle.

Ce fut pour moi un déchirement, quand la porte de notre logement se referma derrière nous.

Notre dernier petit déjeuner ensemble, avant ce qui me semblait être une éternité, fut le prétexte à l’évocation de nos souvenirs.

Je nous remémorai leur « Salut et Bonne journée Aria » qui m’avaient tant faite enrager. Ils me contèrent leur coup de foudre quand j’apparus pour la première fois devant eux.

Finalement, le moment arriva de quitter cette cafétéria que j’aimais tellement.

Un peu avant dix heures, nous étions dans le train rapide qui sillonnait le cœur de la montagne.

Arrivés au terminus, nous franchîmes la zone qui indiquait que nous venions de quitté l’école pour le territoire Suisse.

C’est ici que nos chemins se séparaient. Une voiture m’attendait pour rejoindre l’aéroport de Sion, mes hommes devaient prendre une navette pour se rendre à Genève.

  • Aria, nous avons pensé qu’il fallait que tu aies un objet qui ne te quitterait pas, me dit Allen.
  • Ce n’est pas grand-chose, mais c’est ce qui nous représente le mieux, m’annonça Ethan.

C’était une jolie boite blanche. Je l’ouvris pour découvrir une bague formée par trois anneaux qui s’entrelaçaient. Celui du milieu était d’un blanc argenté, les deux autres étaient de couleur rouge sombre et or brillant.

  • Le blanc argenté est celui qui te représente, m’expliqua Allen.
  • L’or brillant c’est Allen, continua Ethan, et le rouge sombre…
  • C’est toi, terminais-je en fondant en larme.

Il me fallut plusieurs tentatives pour parvenir à les laisser s’en aller, renouvelant à chaque fois mes derniers baisers.

Finalement, j’entrai dans la voiture. À mon grand désespoir, elle démarra.

La distance qui nous séparait n’en finissait plus de grandir.

La solitude m’envahit de nouveau. Après des mois d’absence elle était de retour. Je touchai la bague qui brillait à mon doigt, comme la promesse d’un futur heureux.

Le véhicule sans conducteur me déposa à l’aéroport.

Un robot démodé vint récupérer mes trois malles et mon grand sac en toile de marine épaisse, couleur bleue océane. J’y avais casé une partie des affaires qui se trouvaient dans la malle occupée par Adam.

Vince Benson, mon garde du corps, m’attendait devant les portes automatiques du comptoir d’enregistrement.

Un grand blond d’une quarantaine d’années aux traits taillés à la serpe. Il suivait mes pas depuis que j’avais treize ans. Il était bien plus que la personne qu’avait choisie mon père pour assurer ma sécurité. J’étais contente de le revoir. Je le savais compréhensif et d’une loyauté à sans faille.

J’adoptai un ton enjoué pour masquer ma tristesse.

  • Bonjour Vince !
  • Comment vas-tu, Aria ? Content de te revoir.
  • Ça peut aller, mentis-je. J’ai beaucoup de chose à te raconter.
  • Nous aurons tous le temps pour cela durant le vol. Je vais surveiller la mise en soute de tes bagages.
  • Pas la grande malle, le priai-je. Je souhaite qu’elle soit avec nous en cabine.
  • J’informe le service des bagages.

Il donna des ordres par son terminal, au contrôleur qui gérait l’acheminement des effets personnels.

Il m’invita à le suivre pour passer les contrôles. Quelques minutes plus tard, nous nous dirigions vers la zone d’embarquement privée. Nous étions suivis par un auto-chariot qui portait la malle dans laquelle se trouvait Adam.

Sur le tarmac, ma peine augmenta encore d’un cran. Je demandai à Vince de me laisser un moment seule.

Il ne me restait plus que quelques mètres à faire pour gravir les marches du jet. Notre avion décollerait et je quitterai les lieux qui m’avaient vu renaitre.

Je contemplai une dernière fois les hautes montagnes. Le sommet des Diablerets se détachait haut et majestueux dans son manteau de glace. Il rappelait cruellement mes garçons.

Je pénétrai dans notre avion. La porte se referma derrière moi.

La piste défila sous le fuselage. Je serrais ma bague en essuyant les dernières larmes suisses qui roulaient sur mes joues.

Les roues quittèrent la piste.

—–

 

Le bleu du ciel

 

Je m’abîmai pendant plus d’une heure dans la contemplation des nuages. Ils nous entouraient de toute part.

Les turbulences que nous traversions me ramenaient à la réalité. Dans moins de huit heures nous serions à destination. Mes hommes devraient attendre un jour et demi avant d’atterrir à Sydney.

Vince s’était installé trois sièges plus loin. Il lisait tranquillement un journal. Sentant que je l’observais il leva la tête et me sourit.

  • Tout va bien, Aria ?
  • Oui, merci Vince.
  • Ton séjour à l’école s’est bien passé ?

Je hochai la tête, me rappelant les bons moments que j’avais vécu ces derniers mois.

  • Tu as sans doute des amis à présent ? Il serait bon que tu rompes cette solitude qui s’est installée, suite au décès de ton père.
  • J’ai fait la connaissance de merveilleuses personnes. Elles doivent me rejoindre bientôt à Chicago.
  • Un petit ami ?
  • En quelque sorte…

Je ne voulais pas évoquer ma nouvelle vie privée, j’avais peur de fondre en larmes.

  • Je suis content pour toi, Aria.

Il se fit discret comme à son habitude en se replongeant dans son périodique. Je repris ma lecture et y passai quelques heures.

Par la suite, j’entrepris de noter les moments les plus marquants de mon séjour. Ma première rencontre avec les garçons, notre première nuit d’amour, son déroulement si spécial que j’avais soufflé à mes amants et dont ils s’étaient parfaitement acquittés, avec une douceur qui me procurait encore des frissons.

Je relatai dans le détail ma rencontre avec O’Chan, nos longues discussions. J’évoquai ma relation d’amitié avec mes quatre têtes rougissantes, leur façon bien à eux d’entretenir des rapports intimes.

Un peu plus tard je réussis à m’assoupir. Je fus réveillée par des turbulences. Vince était toujours à la même place.

  • Veux-tu un jus de fruit ou un peu d’eau. Dans moins de deux heures nous seront en approche de notre aéroport. Tu devrais t’hydrater.
  • Je veux bien un jus d’orange, s’il te plait.

Il se dirigea vers le fond de l’appareil et revint avec mon verre. Tout en buvant, je constatai que j’avais soif. L’air de la cabine était beaucoup plus sec que celui de l’école.

Je jetai un œil par le hublot, nous survolions déjà le territoire nord-américain.

L’atmosphère de la cabine devait manquer d’humidité. Mes yeux piquaient un peu. Je les frottai machinalement, constatant que ma vue n’était plus très nette.

Une grande lassitude m’envahit.

Mon verre glissa de mes doigts pour tomber sur la moquette. J’essayai de parler mais ma langue était en plomb.

«  Croyiez-vous vraiment, que nous allions vous laisser prendre part au conseil d’administration du groupe Spacel, » dit une voix qui provenait de l’intercom.

Je regardai Vince, toujours assis en face de moi. Il me souriait à travers la brume qui m’entourait de toute part.

Je fis un effort pour me redresser. Je titubai vers lui en espérant qu’il vienne à mon aide. Il ne bougeait pas. Il me regardait tranquillement, toujours avec cet affreux sourire.

Je m’affalai à ses pieds.

« Vous serez bientôt remplacée, Aria, par une de ces choses que vous avez vu dans le sous-sol suisse. Vous ne serez plus un problème pour nous. Vous deviendrez… Plutôt, votre double deviendra, un de nos plus fidèles exécutants. Quand à vous, une fois que vous ne nous serez plus d’aucune utilité, vous serez simplement dissoute. Comme on le fait pour un déchet inutile et encombrant… »

Je sombrai dans un rêve peuplée de mes peurs les plus sombres.

—–

J’eus vaguement conscience d’ouvrir les yeux.

Le bleu du ciel, c’est ce qui occupait tout mon champ de vision. Un merveilleux bleu que je connaissais bien. Le bleu des yeux d’Ethan, qui emplissait mon cœur de bonheur à chaque fois que je les avais admirés.

  • Réveille-toi Aria, entendis-je dans le lointain.

Le bleu se transforma progressivement en une vraie paire d’yeux.

« Je rêve », pensai-je cotonneuse.

C’était pourtant les yeux d’Ethan qui me fixaient. Je regardai ses cheveux pour en être sûre. C’était les cheveux d’Allen que je vis. Sa belle chevelure brune, à la fois douce et parfaitement ordonnée contrairement à celle d’Ethan.

Allen-Ethan était penché sur moi. Je souhaitais de tout mon cœur qu’il m’embrasse. Je tendis mes lèvres vers lui, incapable de mouvoir mon corps toujours absent de ma conscience.

« Ça va aller mieux dans quelques minutes, Aria. »

C’était Charlie que j’entendais dans mon oreille.

  • Je suis de retour à l’école ? demandai-je péniblement.

« Non, tu es toujours dans ton jet. Je te parle grâce à l’interface à intrication quantique installée sur Adam. Reste tranquille encore une minute, le shoot d’adrénaline qu’il vient de t’injecter va bientôt te remettre sur pieds. »

Je reconnu enfin le visage d’Adam en face de moi. Il souriait.

  • Je suis partant pour le bisou mais je ne crois pas que ça plaise ni à Ethan, ni à Allen, affirma-t-il.

J’arrivais péniblement à me redresser. Il me cala contre l’assise d’un fauteuil.

Les sons ambiants parvenaient de nouveau à ma conscience. J’entendais le très léger bruit des turbines du jet.

  • Je dois reconnaitre que tu as une poisses peu commune, repris Adam sur un ton blagueur. Très bonne idée de me garder en bagage à main… Dans le cas contraire tu n’aurais pas tardé à flotter dans une cuve.

Bien, je vois que tu va mieux. Il nous reste une heure avant d’atteindre Chicago. Va falloir la jouer serrée. Ils t’y attendent sans doute avec une grande housse plastique. En fait, je crois qu’atterrir à Chicago n’est plus une option. Nous allons procéder autrement.

  • Où est Vince ?
  • Sa tête regarde ses fesses, dit-il en pointant son pouce derrière lui. Son clone est en train de se décomposer gentiment, comme ceux qui ont été désactivés dans les sous-sols. D’ailleurs, je vais m’en occuper au plus vite. Je note une augmentation de gaz pas vraiment respirables dans la cabine. C’est trop confiné, contrairement aux sous-sols suisses. Je vais le mettre dans la soute et la purger pour que les gaz s’évacuent. Je suis chanceux, il a la même stature que moi. Si ça ne te gêne pas, je lui emprunte son costard et ses godasses. Je n’ai rien de très seyant à me mettre, hormis cette combinaison jaune de très mauvais goût.
  • Merci de m’avoir sauvée…
  • Je t’en devais une. Sans toi, j’aurais été déclassé.

Il me tendit son poing serré. Je checkai maladroitement ses phalanges en rigolant.

Je parvins à me mettre debout.

Adam déshabillait le clone. Je notai que la tête de mon faux garde du corps regardait effectivement ses fesses.

Une fois fait, il déverrouilla l’accès à la soute. Sans aucun état d’âme, il balança le corps.

  • Que crois-tu qu’il soit arrivé à mon vrai Vince ?
  • Charlie pourra sans doute te le confirmer… Je crains qu’il ne soit mort à l’heure qu’il est. Où très proche de l’être. Je ne vois aucune raison pour qu’ils le gardent en vie. Quelqu’un ne tardera pas à le retrouver, victime d’un malheureux accident.

« Il est dans le vrai, » confirma Charlie. « Tu dois sérieusement envisager qu’ils l’ont tué et qu’ils se sont débarrassés du corps. »

Je tombai lourdement dans mon siège, ma tête tournait. Vince, une des rares personnes qui comptaient pour moi avait sans aucun doute été tué. Il fallait que ça cesse… Je n’allais plus me contenter d’esquiver, je comptais bien attaquer le plus tôt possible. Je devais prévenir les garçons pour qu’ils fassent attention.

  • Charlie, as-tu un moyen de contacter Ethan et Allen ? Il faut leur dire de prendre toutes les précautions nécessaires à leur sécurité.

« Absolument, Aria, j’ai un bureau sur Sydney qui reçoit les candidatures des personnes surdoués. Je vais dépêcher le robot-psy qui l’occupe pour qu’il les prévienne. »

  • Merci Charlie tu es au top ! S’il te plait, ne leur raconte pas tout ce qu’il vient de se passer. Ils seraient dans l’heure qui suit en partance pour Chicago. Dis leur seulement d’être prudent. Je ne veux pas qu’ils courent le moindre risque. C’est mon affaire. Il faut que je règle tout toute seule cette fois.

« Je comprends.  Pourtant, je serais rassuré de les savoir avec toi. »

  • Moi aussi, seulement je ne veux plus être égoïste. À compter de ce jour, rien ne leur arrivera plus par ma faute.

« Ils vont t’en vouloir… »

  • C’est certain… Mais s’ils m’en veulent, ça voudra dire que je serais toujours en vie et en mesure de les accueillir dans quelques semaines.
  • Très juste, souligna Adam en imitant l’accent Québécois. Pour commencer changeons notre plan de vol. Nous allons atterrir là où les vautours ne nous attendent pas.
  • Pourquoi parles-tu en français maintenant ?

Il pénétra dans le cockpit sans me répondre. Je le suivis. Il prit place sur le siège du pilote. Je m’installai à coté de lui.

  • Charlie, envoie-moi le manuel de pilotage de notre coucou, je te prie.

« C’est chose faite, Adam. »

  • Bon, voyons voir. En premier shunter nos balises de positionnement et sortir de la couverture radar. Ça c’est un jeu d’enfant.

Il désactiva l’autopilote et se saisi des commandes électriques du bord.

  • J’établis une connexion avec le programme du calculateur de l’appareil. J’inhibe sa capacité à contrôler ses extensions électroniques et je shunte les balises. Nous sommes à présent invisibles pour la plupart des hostiles. Voyons voir si je rase toujours aussi bien les mottes…

Il fit descendre notre jet tout en réduisant fortement le régime des turbines.

  • Ne reste pas là à rien faire… Ouvre la porte de notre taxi et cueille-moi quelques pâquerettes.

Je rigolai de bon cœur à sa blague.

  • Comment se fait-il que tu sois si diffèrent des autres ?
  • Une de mes programmations initiales portait sur la psychologie enfantine. Je devais m’occuper de moutards et de jeunes boutonneux. J’ai un grand répertoire de blagues un peu neuneu. Je maîtrise parfaitement tous les styles comiques des « has been » du one man show.
  • Ok, je vois. Tu sais aussi être sérieux ?
  • J’ai du mal, mais pour ta bonne cause je ferai des efforts, bébé. N’oublie pas que je suis le dernier de la série Alpha, celle qui avait une âme.

L’altimètre indiquait à présent 120 pieds, le tachymètre affichait 110 nœuds.

  • Nous venons de dépasser le Maine, constata-t-il. Dans deux heures, ni vus ni connus, nous nous poserons sur la piste d’un minuscule aérodrome qui borde le Comté du Prince Edward en Ontario. De là, il nous faudra rallier Chicago.

Le paysage défilait rapidement autour de nous. Adam pilotait comme s’il l’avait fait toute sa vie.

De temps à autre, je retenais mon souffle aux abords d’une colline frôlée d’un peu trop près. Le jour commençait à décliner. Il était dix-huit heures sur cette partie du Canada.

La piste se profila enfin au bout du nez de notre appareil. Ce fut une formalité pour Adam. L’atterrissage se déroula sans incident.

  • S’il te plait, débarque nos affaires du jet. Ensuite, sers-toi du nettoyeur haute pression de la soute pour faire disparaitre les restes du clone. Je m’occupe de remettre de l’ordre dans la cabine. Quelqu’un va se soucier de savoir qui nous sommes, nous ne resterons pas seuls très longtemps.
  • Ok, Aria, c’est comme si c’était fait !

Munie de lingettes humides, je passai en revue l’intérieur de l’appareil.

Tout en me demandant si cela servait à quelque chose, je frottai les accoudoirs et le haut du dos des sièges, ainsi que les endroits que nous avions pu toucher. Je n’oubliai pas les verres et le bar. Les magazines du bord disparurent dans mon sac.

Je terminai mon tour du lieu en nettoyant les poignées de porte et les boutons tactiles de l’avion.

Je récupérai les restes de la grande malle qu’avait défoncée Adam pour me porter secours.

Je quittai le bord satisfaite et refermai consciencieusement derrière moi.

Je rejoins Adam qui venait de terminer le nettoyage.

  • Les résidus du faux Vince se sont complètement dissous dans l’eau. Je ne sais pas comment ils arrivent à faire ça… Une fois mortes ces saletés ne laissent pratiquement aucune trace.
  • Que va-t-on faire de mes bagages ?
  • Ya quoi dedans ?
  • Des fringues, mes livres, rien de très irremplaçable…
  • Laissons tout dans la soute.

Une voiture se dirigeait vers nous, en provenance du hangar technique. Un vieux gars tout maigre, s’extirpa d’une vieille Cadillac.

  • Soir mam, m’sieur. Z’avez des problèmes pour avoir atterri dans c’coin perdu ? Henry Stiffer, je suis le patron du…, dit-il en brassant de l’air avec son bras.
  • Bonsoir Monsieur Stiffer. Notre calculateur de vol dysfonctionnait, nous avons été obligés d’utiliser les commandes manuelles. J’espère que vous pourrez prendre soin de notre appareil ? J’enverrai une équipe de maintenance dès que possible.
  • Bien sûr ma p’tite dame, acquiesça-t-il en se grattant la tête. Ça vous coûtera deux cent cinquante dollars de gardiennage pour la journée.
  • C’est parfait ! Voici mes coordonnés bancaires, lui annonçai-je en lançant un transfert en direction de son terminal.

Il jeta un rapide coup d’œil aux informations qui s’affichaient sur son bracelet.

  • Merci mamzelle, z’êtes les bienvenus ! Vous avez besoin d’aut’chose ?
  • Un véhicule… Pouvez-vous nous en prêter un ?
  • Vous le louer, avec plaisir ! j’ai une bonne camionnette qui roule au pétrole, fit-il en se grattant de nouveau la tête.
  • C’est tout ce que vous pouvez nous proposer ?
  • Elle appartenait à mon père, il la tenait d’son père. Suis très attaché à s’tangin. Vous voyez mamzelle, faudra pas m’l’abîmer !

À mon tour je me grattai la tête. Heureusement, Adam mit fin à ma réflexion.

  • Parfait, elle fera l’affaire !

Quelques minutes plus tard, il chargeait mon bagage à l’arrière du tas de fer que l’homme nous avait gentiment proposé.

  • Je conduis cette poubelle, Adam.
  • Tu as ton permis p’tite mamzelle, fit-il en imitant la voix de l’homme.
  • Je l’ai eu les doigts dans l’pif mon gars, rétorquai-je en souriant.
  • Alors c’est parti mam, à fond les manettes !

La nuit venait de tomber. J’allumai manuellement les phares. L’antique camionnette jaune était poussive. J’étais pied au plancher sans arriver à dépasser les 50 miles à l’heure.

  • Cette fois ci, c’est moi qui vais cueillir des pâquerettes. Je serai presque tenté de sortir pousser cette vieille
  • Je veux un bouquet, souris-je. Toronto est à plus de cent quatre-vingt kilomètres, il nous faudra trois heures pour y arriver. Si tout se passe bien nous y serons vers vingt-deux heures.
  • Tu as faim, fillette ?
  • Oui !
  • Arrêtons-nous à Belleville pour que tu puisses manger un bout. Je prendrai le volant.

Au premier drive, je commandai un burger et un milk-shake. Nous avions échangé nos places.

Adam conduisait en chantant « Cotton eye Joe » tout en produisant un son d’harmonica et de violon.

J’étais contente qu’il soit avec moi. Je me dis que rien ne pourrait entamer sa bonne humeur, à ce moment c’était tout ce dont j’avais le plus besoin.

Avant de m’endormir, bercée par une chanson romantique et le ronronnement du moteur de la camionnette, je pensai à mes garçons en touchant ma bague.

De temps en temps j’ouvrais un œil. Adam, imperturbable, conduisait tout en douceur.

  • Toronto, annonça-t-il. À l’heure qu’il est, ils doivent se démener pour retrouver notre jet. M’étonnerait pas qu’ils mettent du temps, l’endroit est éloigné de tout. Nous n’allons pas tarder à croiser les premières caméras de surveillance. Tu as une casquette dans ton sac ?
  • Oui ! Crois-tu qu’ils puissent accéder au réseau vidéo du trafic routier canadien ?
  • Aucune idée. Mets la casquette sur ta tête, visière bien rabattue. Je suppose que ton terminal est hautement sécurisé ?
  • Oui, mon père y tenait beaucoup. Impossible de me localiser.
  • Bien, dans ce cas… Visse la casquette sur ton crâne !
  • Ok !

Je vissai ma casquette en souriant, puis je restai un instant silencieuse prise par mes pensées.

  • Adam !
  • Oui, Aria ?
  • Tu comprends les sentiments humains ?
  • Je maitrise parfaitement ces choses stupides. Pourquoi me poses-tu cette question ?
  • Penses-tu que c’est possible d’aimer deux hommes en même temps et pour toute la vie ?
  • Tu ne vas pas me rider les couilles avec tes états d’âmes !
  • Non… Je t’en prie c’est sérieux, réponds-moi ! Et… ne jure pas s’il-te-plait.
  • Je ne suis pas le mieux placé pour te l’expliquer, mais je peux essayer. Ce que j’ai compris à force de côtoyer les humains c’est qu’ils sont changeants. Je ne leur dénie pas la chance qu’ils aient de progresser sur un chemin de vie, mais ce que je trouve fatalement mortel chez eux, c’est leur carence en matière d’analyse à long terme.
  • Comment ça ?
  • Par exemple ! Un humain n’est pas capable d’envisager l’ensemble des possibilités d’action sur un échiquier dès lors que la première pièce est avancée.
  • Il y a trop de possibilités !
  • Et pourtant je suis capable de le faire.
  • Tu veux dire que nous ne sommes pas en mesure d’envisager l’ensemble des évènements qui se produiront au cours d’une vie et c’est pour cela que parfois nos chemins se séparent alors que nous ne le souhaitons pas ?
  • Précisément. Mais vous avez malgré tout la possibilité de remettre les choses à plats quand ce que vous vivez ne correspond plus à vos attentes.
  • C’est ce que nous faisons en permanence !
  • C’est ça votre solution. Vous avez la capacité que n’ont pas les machines à vivre dans le présent. Je répondrai oui à ta question. Tu es parfaitement capable d’aimer deux hommes en même temps et pour toute ta vie, si dans ton présent tu le décides. En fin de compte, ça ne dépend que de toi.
  • Je t’ai posé une question stupide ?
  • Oui.
  • Merci ! m’écriai-je.

Je le saisis par le cou pour l’embrasser bruyamment sur la joue.

  • Hé ! tu me prends pour un synthétique facile ?

Il fit semblant de s’offusquer tout en me regardant un sourcil levé.

Nos rires explosèrent dans l’habitacle. J’avais retrouvé le moral.

  • Mes garçons me manquent.
  • Je sais… C’est normal. Ils sont faits pour toi ! Belles gueules, jolies discours et chemises bien repassées. Parfois j’aimerai être humain.
  • Ce n’est pas si facile… Mais juste pour les quelques mois que j’ai vécu avec eux, ça valait le coup.
  • Tu les retrouveras bientôt, je te le promets, mam !

Notre camionnette s’inséra dans le trafic fluide de Toronto, je posai ma tête sur son épaule. Il me regarda. Il paraissait surpris par mon comportement.

  • Nous avons deux options… Une halte dans un motel, ou continuer notre route, après avoir rempli le réservoir de cette caisse malodorante. Que décides-tu ?
  • Rentrons au plus vite, s’il te plait.
  • Ok mamzelle ! Je m’arrête à la prochaine station. Toi tu t’occupes de ta pause bio et de faire quelques courses de bouffe. Traine pas dans les toilettes, je n’ai pas envie de rosser les poivrots du coin. Ils doivent pulluler à cette heure de la nuit.
  • Pas de soucis. Je suis une pro dans ce domaine. N’oublie pas que j’ai fait mes classes à Chicago.

Une fois le plein de la voiture effectué et ma provision de vivre dans un sac en papier, Adam fit vrombir le moteur de la camionnette.

  • Direction Chicago, m’exclamai-je.
  • Prochain arrêt, Détroit !
  • Comment va-t-on procéder, pour te faire passer la frontière ?
  • Te bile pas, tu es ma propriétaire légitime et puis je bénéficie toujours de ma nationalité, dit-il en affectant un air important.
  • Comment ça ?
  • Je suis citoyen de l’école Redstone Duke, qui est reconnue mondialement en tant qu’état à part entière. J’ai une empreinte électronique qui l’atteste. De plus, en ma qualité d’Alpha, j’ai un statut officiel de diplomate. Notre voiture ainsi que nos bagages ne peuvent être fouillés.
  • J’ignorais que Redstone Duke eut des diplomates !
  • Au début de l’aventure, lors de la constitution de l’école, nous avons été les ambassadeurs choisis pour représenter notre tout jeune état. Je suis le seul encore en fonction. Ce qui fait de moi le dernier diplomate synthétique au monde.
  • Merci Charlie !

« De rien, Aria. J’ai toujours su que tu apprécierais de découvrir certaines des qualités oubliées d’Adam. »

  • Tu as des nouvelles de mes hommes ?

« Aucune pour le moment. Leur avion a décollé depuis plus de treize heures. Ils ont déjà fait escale à Dubaï. Ils doivent atterrir à Singapour dans moins de trente minutes. »

Immédiatement je leur envoyai un message texte.

« Profitez bien de votre escale sur Singapour, je vous aime. Aria. »

« Il l’ont reçu, » m’informa Charlie.

Quelques secondes plus loin, deux messages entrants s’affichaient sur mon terminal.

« Tout va bien pour toi ? Personne ne t’a tiré dessus, n’a tenté de te découper ou je ne sais quoi d’autre ? Tu nous manques. Je t’aime. Très bel anneau (anniversaire). Ethan. »

« Je m’étonnais de ne pas avoir eu de messages avant celui-ci… Tout doit être pour le meilleur je suppose ? Ethan n’arrête pas de me parler de toi. Un doux dur fou amoureux qui cache bien ses sentiments… Je t’aime. PS : l’anneau est très beau, merci Aria. Allen. »

« Tout va bien pour nous ! Nous sommes en route pour Détroit, Profitez bien de votre escale. Vous me manquez. Aria. »

  • Comment vont-ils ?
  • Ils sont en pleine forme apparemment. Je suis heureuse que tout se passe bien pour eux.
  • Parfait !

Mon terminal vibrait. Deux nouveaux messages que je consultai fébrilement.

« Detroit ? Qui c’est nous ? Ethan. »

« Tu veux dire Chicago ? Comment ça, nous ? Allen. »

Je souris, ravie qu’ils me posent cette question.

« Je suis en compagnie d’un diplomate, trèèèèès prévenant, il conduit notre voiture, il est aaaaaaaadorable. » J’ajoutai un petit smiley clignant de l’œil.

Je riais. Adam me regardait interrogatif. Deux nouveaux messages s’affichèrent.

« C’est qui ce gus ? Ethan. »

« C’est presque drôle… Presque. Allen. »

J’affichai un air satisfait en répondant.

« Ne vous inquiétez pas, je suis avec Adam, il conduit notre voiture. Je vous aime. Votre Aria. »

Deux nouveaux messages apparurent.

« Je n’avais jamais vu Ethan aussi rouge… Ne le refais plus, il risque de décéder. Faites attention à vous. Allen. »

« Toi… Tu ne perds rien pour attendre… Ne t’avise plus de tester ma jalousie ! Ethan. »

  • Le bonheur à ma porte, déclarai-je tout sourire.
  • L’amour te va bien au teint.
  • Merci ! répondis-je joyeusement.

J’avisai un très vieux poste radio dans la cabine. Je l’allumai en espérant qu’il fonctionne. Je tournai un gros bouton, cherchant une station qui diffusait un style de musique correspondant à mon humeur du moment. Par chance j’accrochai « Red Hot Chili Peppers » qui interprétaient « Under the bridge ». Je me mis à chanter, bientôt accompagnée par Adam.

J’étais heureuse de l’avoir avec moi, alors que quelques temps auparavant cette situation m’aurait mise mal à l’aise. Que de changements en si peu de temps, constatai-je.

Adam nous fit visiter Toronto en diagonale. Une grande ville où il semblait faire bon vivre. Elle bourdonnait d’activités en son centre.

Il nous fallut une heure pour rejoindre l’autoroute 401.

Les miles défilaient sous nos roues et sur les chansons qui les accompagnaient. Nous chantions à tue-tête, insouciants et joyeux.

J’étais particulièrement heureuse d’avoir eu des nouvelles de mes amours, mais aussi de rentrer chez moi.

Deux heures plus tard, alors que nous n’étions plus très loin de London, Adam me fit remarquer que la highway sur laquelle nous roulions depuis Toronto, s’appelait « l’Autoroute des Héros ». Il prit une pose triomphante et une nouvelle fois j’éclatais de rire.

Nous arrivions sur London, mon terminal affichait minuit et demi. J’avais besoin d’une pause bio.

Dix minutes de halte dans une station-service, le plein de nouveau fait et nous étions repartis.

Encore trois heures de route pour rejoindre Détroit, notai-je. Je me mordis la langue, en réalisant que j’allais demander à Adam s’il n’était pas fatigué de conduire.

  • Je vais essayer de dormir un peu, réveille-moi avant d’arriver sur Détroit, s’il te plait.
  • Ok chef ! nous en avons encore pour trois bonnes heures. Je te réveillerai quinze minutes avant d’entrer dans l’agglomération.

Je me calai de mon mieux contre le montant de la porte. J’avais roulé mon sweat blanc à capuche en guise de coussin. Trouver le sommeil ne fut pas facile.

Les visages d’Allen et d’Ethan me bercèrent, jusqu’à ce que tout s’effiloche et devienne le rêve d’un rêve d’une nuit Ontarienne.

  • Aria !… Ariaaa !

Je me réveillai la bouche pâteuse totalement dans le brouillard.

  • Mouais…
  • Je vois les lumières de Détroit.
  • Tu as une bonne vue, conclus-je en me recalant contre mon sweat.
  • Aria ! Réveille-toi bon sang. Quand nous aurons passé la frontière, je m’arrête dans le premier motel venu. Tu as besoin d’une douche et d’un bon lit.
  • Je ne dis pas non, cette camionnette me rend folle.
  • Elle a l’avantage de ne pas pouvoir être tracée. Pas d’équipement électronique, pas de dossier de location… Donc ils ne savent pas à quoi elle ressemble.
  • Et si le type de l’aéroport a passé des coups de fil pour se renseigner sur notre jet ?
  • Dans ce cas nous n’allons pas tarder à les voir rappliquer sur nous. On doit changer de moyen de transport.
  • Quel moyen de transport envisages-tu ? Le train ? L’avion ? Une location ? Dans tous ces cas il faudra payer avec mon terminal et ils pourront savoir où nous sommes, ronchonnai-je.
  • Il faut trouver un véhicule qu’ils ne pourront ni localiser, ni identifier.
  • Facile à faire, grinçais-je! Tu me portes sur ton dos jusqu’à Chicago…

Il fit la moue.

  • Ben quoi ? Je suis sûre que tu peux courir plus vite, que ce tas de boue qui nous colle aux fesses depuis l’atterrissage.
  • Raaaah ! tu as tes règles, ou quoi ?
  • Non, je n’ai pas mes règles. Je veux juste rentrer chez moi sans passer des heures à ramer dans cette camionnette. Je suis persuadée que ce gars a passé des coups de fils pour se renseigner…
  • Passons la frontière, je suis sûr qu’une idée va me venir.
  • Et si rien ne vient ?
  • Aria… Pense positif !

Je ronchonnais dans mon coin. J’étais fatiguée, j’avais effectivement besoin d’une douche et d’un bon lit.

  • Je vais prendre par Ambassador Bridge, nous ne serons pas loin de l’interstate 94.

Passer la frontière ne fut pas compliqué. À cette heure, seulement quelques véhicules nous précédaient. Au point de contrôle, Adam présenta sa main au scanner. Les feux passèrent au vert.

  • Un bon point pour toi !
  • J’ai des doigts de velours, mam…

L’instant d’après, nous nous engagions sur l’échangeur en direction de l’i94.

  • Là ! Il y a un motel, signalai-je en le montrant du doigt. Prends la prochaine sortie, s’il te plait.
  • Comme tu voudras, c’est toi le boss.

Quelques minutes plus tard notre véhicule s’approchait de l’établissement.

  • Gare la voiture dans cette ruelle, soyons discret.

Je saisis mon sac. Adam sur mes talons, je me dirigeai vers le motel vétuste qui ne semblait pas éclairé. Deux anciennes Harley Davidson étaient garées devant l’entrée. La réalité augmentée de mon terminal m’indiqua qu’elles portaient les couleurs des GreyHounds, un gang de bikers de seconde zone.

  • Je t’avais bien dit qu’une idée allait me venir ! Regarde, les clefs sont sur le contact. Tu sais piloter une bécane ?
  • Mon père en possédait plusieurs. Il était fan de motos.

Adam s’installa sur la plus grosse.

  • C’est une Milwaukee-Eight 1868cm3, version 107, elle fonctionne à l’essence. Je te présente la tienne, une Victoria Freedom 1731cm3, j’aime bien sa couleur rouge. Par contre, la peinture noire de la mienne ne fait pas ressortir convenablement les contours de sa silhouette.
  • Tu ne vas pas pinailler sur la couleur quand même !
  • C’est une question de principe ! Je n’aime pas qu’on gâche le potentiel d’un châssis ! À fortiori si je l’ai entre mes cuisses, conclu-t-il comme si c’était une évidence.

J’essayai la mienne. Elle était confortable, pile poil faite à ma taille.

  • Hé les gonzesses, virez vos culs de pétasses de nos bécanes.

Deux bikers s’extirpèrent d’une grosse voiture qui stationnait sur le parking du motel.

Un était grand, plutôt mince, l’autre était énorme et extrêmement musclé.

Je chargeai mon sac sur l’épaule et m’apprêtai à partir. Adam descendait nonchalamment de sa Harley.

  • C’est une occasion en or, il nous faut ces deux machines, martela-t-il en chuchotant.
  • Je préfèrerai éviter de nouveaux problèmes.
  • Pas question que je te porte sur mon dos jusqu’à Chicago. On règle ça et on s’en va avec les bécanes.

Les deux hommes se rapprochaient de nous.

  • Vise-moi la danseuse ! Mate son châssis, putain… Je vais te débourrer ma pouliche, après moi tu ne connaîtras plus de vrais mecs. Jack, occupe-toi de cette fiotte en vitesse, dit-il en pointant Adam du doigt, après, on va reconduire Mademoiselle en voiture.

Je regardai Adam.

  • Recule-toi, Aria, je m’en charge.
  • Non, non, je suis un peu à cran. Il faut que je me détende, ça va me faire un bien fou. Tu prends Monsieur grande saucisse, je m’occupe de Monsieur gros dindon.

À moins de deux mètres, l’énorme volatil me faisait face. Il rigolait grassement.

  • Elle a quoi dans son bagage, des ours en peluche ?

Je lâchai la bretelle de mon grand sac en toile. Il produit un bruit sourd en touchant le sol.

  • Je ne souhaite pas vous blesser, annonçai-je.
  • Quel caractère ! Tu veux te battre ? Allez vas-y, frappe-moi avec tes petites mains, rigola-t-il en avançant son énorme tête.

Je sautai gracieusement dans sa direction. Je lui décrochai un coup de poing dans la mâchoire. J’entendis un craquement d’os. Son sourire disparu. J’achevai mon travail en pivotant sur un pied. Mon talon faucha sa tête au niveau de la tempe. Il tituba. L’instant d’après, j’entendis le même bruit qu’avait fait mon sac en touchant le sol.

  • Sale pute, hurla le Jack en fouillant fébrilement dans son dos, je vais te buter.

Adam bondit sur l’homme. Il saisit la main qui tenait l’arme que le Jack venait de sortir. Il la broya sans qu’un seul des traits de son visage ne bouge. L’homme commençait à crier. Il le fit taire d’un puissant coup de tête.

  • Le Jack a crié. On a moins de dix minutes avant qu’une voiture de patrouille ne s’amène, m’annonça-t-il en se déshabillant rapidement.

Je le regardai sans comprendre.

  • Tu fais quoi ?
  • T’as déjà piloté une Milwaukee-Eight en costard ? Monsieur Jack saucisse est juste un peu plus grand que moi, ça devrait aller.

Il récupéra au passage son arme et sa paire de lunettes noires.

Je regardai mes vêtements. Il avait raison ! Je m’empressai de sortir de mon sac le blouson aviateur à col fourrure et ma paire de Ray ban.

Adam, nouvellement vêtus d’un jeans, de bottes et d’un blouson de cuir noir insista pour prendre mon bagage avec lui.

Les deux roues vrombirent. Quelques minutes plus loin, nous étions sur l’interstate 94 en direction de Chicago.

  • Aria ! entendis-je dans mon oreille.
  • Oui ?
  • Je te propose de rouler une cinquantaine de kilomètres, après on sortira pour que tu te reposes. Il y a un duvet dans le coffre de cette bécane.
  • Parfait !

Moins d’une heure plus tard, à côté d’Ypsilanti, il avisa un endroit tranquille sur la berge du lac Ford.

Je fis une toilette rapide. L’eau était froide, mais je ressentais le besoin de me décrasser de tout ce que nous venions de vivre.

J’installai au sol le duvet qu’Adam m’avait donné. Une fois couchée je le regardai. Il me fit un clin d’œil.

  • Bonne nuit, Aria. Profite bien, je te réveille dans quelques heures.

Ma dernière image fut celle d’Adam. Il se tenait debout, immobile à quelques mètres de moi.

J’émergeai toute seule d’un sommeil agité, le soleil venait de se lever. Je consultai mon terminal, cinq heures s’étaient écoulées. J’étais plutôt en forme. Adam, accroupi près de sa Harley me souriait.

  • J’en ai profité pour travailler sur nos machines. Reposée ?
  • Ça ira. J’ai faim !
  • Mauvaise nouvelle… Si tu règles une addition avec ton terminal, nous risquons d’être repérés.
  • J’ai quand même faim ! grognai-je.
  • Partons, nous trouverons bien une solution.

Je repliai le duvet et enfourchai ma machine.

  • Victoria n’a plus que la moitié de son carburant, annonçai-je.
  • Le tiers pour ma Milwaukee.
  • Elles ont faim, déclarai-je laconique, à la manière d’Ethan.
  • Si vous vous y mettez à trois contre moi on va pas s’en sortir, grogna-t-il à son tour.

En route sur l’i94 en direction de Jackson, je commençais à perdre espoir. Après une trentaine de kilomètres, je remarquai une vielle voiture rangée sur la bande d’arrêt d’urgence. Une mamie tête à la fenêtre semblait en difficulté.

  • Adam, arrêtons-nous !
  • Je ne suis pas très chaud. Elle a sans doute contacté un dépanneur.

Je stoppai quand même à son niveau, suivi d’Adam qui tempêtait dans mon oreille.

  • Bonjour Madame. Avez-vous besoin d’aide ?

Elle me déclara d’une voix fluette que son pneu arrière droit était crevé et qu’elle n’avait pas de cric pour changer la roue, mais que de toute façon elle ne saurait pas le faire.

  • Avez-vous appelé une dépanneuse ?
  • Non jeune fille, je crois bien avoir oublié mon téléphone à la maison.
  • Restez à l’intérieur, Madame, nous allons changer votre roue. Cela ne prendra que quelques minutes.

Je fis un rapide clin d’œil à Adam.

  • Soulève, je m’occupe du reste.

Il me décrocha un regard mécontent. D’un bras il décolla le véhicule du sol.

Je m’empressai de démonter la roue et la remplaçai par la galette de secours. Une minute plus tard je finis de resserrer les boulons.

  • Voilà madame, vous pouvez repartir, déclarai-je.
  • Oh… Vous êtes adorable jeune fille. Voici cent dollars pour vous, prenez-les.
  • C’est très gentil de votre part Madame, Dieu vous bénisse. N’oubliez pas de faire réparer votre roue !

Je retrouvai Adam qui m’attendait sur sa Milwaukee.

  • Ça s’appelle la solidarité féminine…

J’exhibai deux billets de cinquante.

  • Sans commentaire, mam !

Il tapotait de ses doigts le réservoir.

  • Grimpe sur ta bécane, il y a une station-service entre Brill Lake et Sherman Lake. On devrait pouvoir y arriver avec les vapeurs d’essences. Sinon… tu pousses !
  • Monsieur est froissé ?
  • Sans commentaire.
  • Oui… Monsieur est froissé, rigolai-je.
  • Non, je ne suis pas froissé…
  • Si !

Il démarra en me faisant signe de suivre.

12/10/2020. Page 52. À suivre…

Redston Duke éditions - 2020